Numéro 5 - 2012

Edito n° 5

 

RITA consacre sa cinquième édition à l’Afrique des Amériques, ou plutôt devrait-on dire aux Afriques des Amériques, l’Afrique se déclinant à l’infini sur les terres américaines : de ses anciens à ses nouveaux arrivés – de gré ou de force –, de la domination sociale et politique aux revendications civiques et autres mouvements culturels ou religieux, de l’exclusion aux intégrations enfin...

Souvent les relations entre les deux continents se sont exprimées à travers des dichotomies particulièrement marquées où le Noir s’oppose au Blanc, l’Esclave au Maître, le Pauvre au Riche, etc. Mais au-delà de la violence – réelle ou symbolique – qu’impliquent de tels rapports de dominés à dominants, des zones grises, aussi nombreuses que variées, apparaissent. Qu’elles s’amorcent par le haut et se manifestent en autant de processus ou politiques d’intégration à la Nation, de l’abolitionnisme au multiculturalisme. Qu’elles s’initient dans le sein des populations noires elles-mêmes et se révèlent par des actes et pensées de résistance, des stratégies de contournements et autres négociations ou ouverture.

Et de résistance aux diverses pensées paradigmatiques se succédant, il n’a pas manqué, en Amérique comme en Afrique. Léopold Sédar Senghor le fera avec toute sa poésie :

« Ma Négritude point n’est sommeil de la race mais soleil de l’âme, ma négritude vue et vie

Ma Négritude est truelle à la main, est lance au poing Réécade. Il n’est question de boire, de manger l’instant qui passe

Tant pis si je m’attendris sur les roses du Cap-Vert !

Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants

Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la Parole.»

(L’Etudiant Noir, n/d)

Et de Léopold Sédar Senghor à Aimé Césaire, il n’y a qu’un pas, que dis-je, une rencontre, qui, née sur les bancs d’un célèbre lycée parisien, donna corps et vie à un concept non moins connu. La négritude ou le Nègre sublimé, revenu à sa dignité.

Reste à penser la spécificité afro-américaine. Comment les Amériques ont pu et continuent de constituer le terreau d’africanités propres ?

La référence à Aimé Césaire ne tient, à cet égard, nullement du hasard. Et pour répondre à cette question, RITA dans son numéro 5 a l’honneur de vous livrer, dans sa rubrique Rencontres, l’un des derniers entretiens du poète et homme politique martiniquais, donné à Laura Carvignan-Cassin en 2006 et resté à ce jour inédit, dans lequel il livre les clés de son « combat spirituel ».

Outre cet entretien, nous vous invitons à découvrir une grande variété d’articles inédits et pluridisciplinaires de chercheurs et chercheuses jeunes comme confirmé(e)s s’attachant à analyser les relations afro-américaines dans toutes leurs manifestations. A cela s’ajoutent trois contributions hors-thématiques sur les Amériques.

Pour ouvrir ce numéro, le sociologue Chistophe Brochier propose une critique éclairante et nourrie de quelques problèmes récurrents dans les études des relations raciales au Brésil, excellente introduction à la thématique qui nous occupe pour ce numéro (« Sur quelques erreurs et impasses dans l’étude des relations raciales au Brésil »)

Un autre article de ce cinquième cru se distingue par son originalité et son esprit critique eu égard aux recherches anthropologiques sur les Amériques noires. A partir de leurs expériences de terrain mexicaines, Sébastien Lefèvre et Raoul Myengou Cruzmerino livrent une relecture intéressante de l’« Afro-diaspora » (« Lectures « afro-diasporiques : expériences sensibles croisées à partir du Mexique noir »).

La rubrique Thema met également à l’honneur différentes études consacrées aux relations des populations afro-américaines à la Nation, d’hier à aujourd’hui. A cet effet, Olivier Folz tout d’abord présente à grands traits la trajectoire des Afro-Vénézuéliens, de leur arrivée sur le sol vénézuélien à leur inclusion à l’actuelle nation bolivarienne : « La communauté noire au Venezuela : de l’esclavage à la reconnaissance culturelle ».

L’actualité est en effet riche de cette question de la construction nationale, s’exprimant sous diverses formes : qu’il s’agisse de thématiques d’intégration de la population afro-descendante en Argentine, par exemple à travers l’étude de manuels scolaires (« Hacia la sistematización de experiencias educativas en torno de la población afrodescendiente en el contexto latinoamericano », par Viviana Parody), de mouvements de revendication culturelle/identitaire et de militance politique (« De la revendication picturale à la militance: regards croisés d'une jeunesse afro-péruvienne », par Maud Deleveaux) ou a contrario de l’invisibilisation des afro-descendants dans la construction de l’histoire argentine (« Africanos y afrodescendientes en la Argentina. Invisibilización, discriminación, racismo », par Gisele Kleidermarcher).

Focus sur le passé pour María Cristina Navarrete P. et Karim Ghorbal qui adoptent une perspective historique : tandis que l’une s’intéresse aux communautés marrones de Colombie (province de Cartagena de Indias) et ses relations au pouvoir espagnol au XVII siècle (« Los cimarrones de la provincia de Cartagena de Indias en el siglo XVII : Relaciones, diferencias y políticas de las autoridades »), l’autre analyse « la question noire et [les] désirs de reconnaissance » dans le Cuba du XIXème siècle (1812 – 1912) (« Les interstices d’une construction nationale : question noire et désirs de reconnaissance à Cuba (1812 – 1912) ».

Deux autres contributions explorent la question africaine au Brésil à travers le prisme de la mémoire familiale ou collective: « A família dos Inácios : herança nominal e memória da escravidão entre os descendentes de escravos no litoral do Rio Grande do Sul, Brasil », par Rodrigo de Azevedo Weimer et « Um « preto inteligente e honrado » Quintino de Lacerda e as várias faces do abolicionismo no Brasil », par Matheus Serva Pereira.

De la mémoire aux résurgences africaines, nous vous proposons également de parcourir deux excellents articles portant sur les manifestations d’une africanité reconstruite, qu’elles soient culturelles (« Les groupes folkloriques de Pombal, « dar espaço à sociedade negra » », par Marine Corde) ou religieuses (« La notion de ginen dans le vodou haïtien à Montréal : usages de l’africanité dans une religion transnationale », par Hadrien Munier).

Et finalement, de terre d’échouage des esclaves africains, les Amériques se sont muées en terre d’accueil de nouveaux migrants. A cet égard, María Cecília Martino propose une étude des migrations cap-verdiennes en Argentine (« Dinamicas socio-laborales de los inmigrantes afrodescendientes: la sociedad caboverdiana de docksud y sus alredores »)

Outre la circulation des idées et des hommes, les relations Afrique – Amériques se caractérisent aussi par des échanges politiques et diplomatiques intensifiés, c’est notamment le cas du Venezuela de Chávez qu’analyse Camille Forite dans son article intitulé « La diplomatie pétrolière du gouvernement Chávez en Afrique : pour une projection  du « Socialisme du XXIe siècle » ? ».

A la partie thématique, particulièrement riche dans ce cinquième numéro de RITA, succèdent trois notes de recherche Hors Champs. Le premier se place dans la continuité de notre numéro précédent consacré aux « Trajectoires de jeunesse » et s’intéresse aux « Jóvenes, migraciones y procesos de integración socioeducativa en la Argentina rural », par Pablo Aparecido & Fernando Ruiz Peyré). Les questions rurales et agricoles sont également mises à l’honneur avec les contributions brésiliennes de Satya Bottin Loeb Caldenhof sur « A implementação da Reserva Extractivista do Rio Unini : conflitos sociais e dinâmicas territoriais no Corredor Central da Amazônia » d’une part, et de Nadia Kornijezuk intitulée « Multimistura et sécurité alimentaire au Brésil », questionnant le concept de sécurité alimentaire à partir d’une étude bibliographique d’autre part.

Le comité de rédaction tient à remercier l’ensemble des auteurs et lecteurs qui, par la qualité de leur travail, ont contribué à l’élaboration de ce cinquième numéro de la revue RITA, en espérant qu’il saura retenir votre intérêt et stimuler vos questionnements. Nous vous invitons, enfin, à rester attentifs au prochain appel à communication de la revue et à nous transmettre vos propositions d’articles pour les éditions à venir.

Céline Raimbert pour le Comité de Rédaction RITA