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Le mouvement Hip Hop : un pont reliant les jeunes des banlieues et des favelas

 

 

Cet article analyse le rap, l’un des éléments du mouvement culturel Hip Hop,  comme une voie d’expression de la jeunesse qui vit dans les banlieues et dans les favelas. Cette question sera étudiée au carrefour entre Blanc Mesnil, banlieue d’Ile de France, et Nova Iguaçu, banlieue de Rio de Janeiro...


... L’esthétique et les paroles sont comprises comme la symbolisation du vécu des jeunes rappeurs marqué par la stigmatisation, la précarité, la violence qui sont présentes dans l’espace urbain où ils vivent. Chaque jeune sera affecté de façon singulière par cette négativité dans la construction de sa subjectivité, mais il est essentiel de prendre en compte la dimension collective de ce processus. L’identification avec le mouvement culturel Hip Hop permet l’émergence d’un ‘nous’ qui prend la parole pour agir par le biais de l’art dans le champ social. Cette recherche s’ouvre ainsi à l’expression par la médiation symbolique donnant forme et nom aux dénonciations et revendications de ces jeunesses.

 

 

 

 

 

 

 

Mots clés : Jeunesse; Banlieue; Rap; Médiation artistique; Discrimination.

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Ana Massa

 

 

Doctorante en Sociologie Clinique
Cotutelle internationale de thèse
Université Paris Diderot Paris 7 - Université Fédérale Fluminense

icon PDF A Massa

Le mouvement Hip Hop : un pont reliant
les jeunes des banlieues et des favelas.

 

Introduction

Cet article résulte des réflexions d’une recherche[1] en cours en Sociologie Clinique. Cette discipline vise l’approche de l’objet de recherche dans l’articulation entre sa dimension collective et sa dimension individuelle. Dans cette démarche, le subjectif est saisi dans sa dimension  sociale, et le social dans sa dimension affective.

Cette recherche s’intéresse aux jeunes rappeurs des banlieues en France et au Brésil qui font du rap. Ainsi, ce travail se tourne vers les banlieues et les favelas, les marges du tissu urbain, afin de s’approcher de la source du mouvement Hip Hop, car ce sont dans ces espaces que ce mouvement s’est construit et s’est affirmé. Cette discussion sera construite dans le va-et-vient entre les jeunesses du Blanc Mesnil et de Nova Iguaçu[2].

Il ne s’agit pas, néanmoins, d’un travail comparatif entre les jeunesses des banlieues en France et des favelas au Brésil. Les réalités des sociétés françaises et brésiliennes sont à ce point différentes dans leurs aspects économiques, sociaux et culturels qu’une caractérisation systématique de leurs similitudes et de leurs différences finirait par les enfermer chacune dans sa spécificité, ce qui finalement rendrait le travail de confrontation impossible.

Notre objectif est de tisser une question commune aux jeunesses liées au mouvement Hip Hop des banlieues de ces deux pays, pour parvenir à examiner la fonction symbolique du rap dans la construction du sujet en territoires urbains stigmatisés.

Dans cet article, nous présenterons dans un premier temps le mouvement Hip Hop comme une manifestation culturelle reliant les banlieues françaises et les favelas brésiliennes, en nous appuyant sur l’idée d’Atlantique Noir, de Paul Gilroy. Ce mouvement sera examiné comme une expression commune des jeunesses vivant dans les espaces stigmatisés de ces deux pays. Nous présenterons ensuite des extraits du rap Iguaçu – Mesnil. Les rappeurs brésiliens et français, en utilisant la communication virtuelle et le pont établi par cette recherche, ont écrit ce rap franco-brésilien, qui sera analysé  comme une expérience d’échange entre ces deux jeunesses.

La troisième partie traite le rap comme un moyen d’expression qui donne une légitimité aux revendications et aux vécus d’une partie de ces jeunesses.

 

Le mouvement Hip Hop comme repère pour la formation et la cohésion de la fratrie, ainsi que la fonction sociale du rap seront étudiés dans la quatrième partie: Fratire et fonction sociale.

 

I. L’Atlantique Noir entre la France et le Brésil

L’histoire du Hip Hop commence en Jamaïque, dans les années soixante, à l’époque où les jeunes s’amusaient avec les Sounds Systems (les block parties), animées par le DJ Kool Herc. A la fin des années soixante, le DJ est amené, dans un contexte de crise économique, à quitter Kingston pour vivre à New York. Avec lui, au-delà  de la musique, Kool Herc amène le toast, improvisations de rimes sur un rythme, pour parler non seulement des problèmes économiques et politiques en Jamaïque, mais aussi de la violence à Kingston. Ce bagage culturel trouve son ancrage dans le  South Bronx, où le DJ commence à organiser des soirées qui deviennent de plus en plus populaires auprès des jeunes. Au début des années soixante-dix, Afrika Bambaataa crée le nom ‘Hip Hop’ pour réunir dans un seul mouvement la musique, la danse, les arts plastiques originaires du ghetto et intervenir par ce biais auprès des jeunes touchés par le chômage et les conflits entre les gangs.[3]

Les origines hybrides de cette culture urbaine marquent dès le début la flexibilité de cette expression. Ce caractère ‘voyageur’ inscrit dans ses sources semble lui assigner le destin de devoir se déplacer pour être réincorporée - une décennie plus tard - par les banlieues des centres urbains des pays d’Europe, d’Amérique Latine et d’Asie.

Paul Gilroy analyse dans son livre L’Atlantique Noir ce qu’il appelle ‘les manifestations de la diaspora africaine dans le monde’. Opposant aux conceptions de ‘pureté raciale’ et d’unité des Etats Nations modernes, l’auteur désigne la transformation et la délocalisation comme des caractéristiques intrinsèques des manifestations de l’exil africain. Selon l’auteur, « l’histoire de l’Atlantique noir est riche d’enseignements au sujet de l’instabilité et de la mutabilité des identités, lesquelles sont toujours incomplètes, toujours à refaire. » (GILROY, 2003, p.12). L’Atlantique noir est donc une formation interculturelle et transnationale, qui s’oppose aux paradigmes nationalistes.

L’image du navire est choisie par l’auteur comme symbole pivot de l’idée de l’Atlantique Noir. Le navire est le moyen de transport capable de relier ce qui a été dispersé dans le ‘monde atlantique’, assurant la circulation des pratiques et des idées, notamment par le biais d’objets culturels et politiques tels que la danse et la musique. L’histoire des Noirs peut ainsi être gardée et transmise par les populations de la diaspora africaine. En outre, l’image du navire fait appel à la mobilité, au déplacement, ce qui situe le monde de l’Atlantique Noir au carrefour entre le local et le global.

Pour Paul Gilroy, le mouvement Hip Hop serait une manifestation de l’Atlantique Noir. Cette idée devient importante pour cette recherche dans la mesure où elle met en avant la perspective transnationale de l’expression par le rap. Néanmoins, il ne s’agit pas uniquement de l’expression de jeunes Noirs. Selon un jeune rappeur du Blanc Mesnil : « Ici, en banlieue on écoute de la musique, ce qu’on écoute presque tous dans la cité c’est le rap. On aime ça, on veut représenter notre quartier. On rappe parce qu’on a des choses à dire, la discrimination… pour dire ce que nous, les Arabes et les Noirs… mais pas que les Arabes et les Noirs... majoritairement ouais, mais il y a  aussi des Blancs, il y a plein de nationalités... ce qu’on vit en banlieue, pour protester, quoi. »[4] Les jeunes rappeurs sont des jeunes défavorisés, marqués par la stigmatisation et la discrimination liées aux endroits dans lesquels ils vivent. Ils s’identifient entre eux par le partage d’un vécu et non seulement du fait de leur couleur de peau.

Les expériences locales des jeunes dans les banlieues gagnent par le biais du Hip Hop d’autres frontières, se détachant du contexte d’origine pour résonner ailleurs. Les jeunes du Blanc Mesnil et de Nova Iguaçu sont confrontés à des problématiques ‘similaires, mais pas identiques’ (GILROY, 2003). Le rap est une voie d’expression qui permet l’objectivation de leur histoire et leur mise en circulation, au-delà des frontières géographiques. Par le biais de la musique, de la danse, des arts plastiques, le vécu peut être partagé et transformé en lien entre ces jeunesses.

 

II. Iguaçu – Mesnil : un rap franco – brésilien

 

‘Iguaçu – Mesnil’ est un néologisme créé par un rappeur brésilien pour intituler le morceau de rap qui a été coécrit par les jeunes rappeurs du Blanc Mesnil et de Nova Iguaçu. Iguaçu – Mesnil, nom hybride, héritage de la rencontre entre ces deux banlieues, serait le nom de ce troisième lieu où ces jeunes se rencontrent ; lieu imaginé entre les deux banlieues, qui se construit symboliquement dans la traversée de l’expérience de la jeunesse d’une banlieue à l’autre. Dans cet espace symbolique, les jeunes rappeurs tissent le va-et-vient entre les différences et les similitudes entre Blanc Mesnil et Nova Iguaçu.

Pendant la réalisation de l’atelier d’écriture du rap Iguaçu-Mesnil, Mohamed, jeune Français de 18 ans, dit : « Par exemple, si je dis à un Brésilien : la France c’est pourri, tout ça... il va voir, je suis habillé comme ça (en montrant son pull de marque), il va se dire dans sa tête : ‘l’enfoiré !’ (…) On est en France, on est bien, t’as vu, par rapport à nos cousins qui sont au bled… mais la discrimination, t’as vu ?! » Icham, 17 ans, complète : «  Au bled tu es comme tout le monde. Au bled tu es normal ! » [5].

Mohamed alerte les Brésiliens, afin qu’ils ne se trompent pas sur ce que son image peut évoquer dans son immédiateté. L’accès à la consommation de biens qui sont lus par ces jeunes comme signes d’appartenance et de richesse n’est pas suffisant pour assurer une place reconnue et respectée dans la société. Il est certainement plus difficile pour les jeunes rappeurs brésiliens d’acquérir baskets, casquettes et gilets de marque pour faire partie du groupe, mais ce jeune les avertit que l’ostentation de ces signes ne leur permet pas de se sentir socialement valorisés. Icham saisit l’occasion pour exprimer la différence qu’il ressent entre la France et son pays d’origine. Ce jeune questionne leur place en France, où ils ne sont pas comme ‘tout le monde’, où ils n’ont pas les mêmes conditions et possibilités que ‘les autres’ pour accéder à ce que la singularité de leur subjectivité formulera comme désir. Icham, lui, dit qu’il souhaite être comme les autres.

Léo da XIII, le jeune rappeur brésilien qui a participé à la composition du morceau Iguaçu-Mesnil, nous a dit après avoir connu le Blanc Mesnil : « Si je ne savais pas qu’ici c’est une banlieue, je penserais que c’est les quartiers riches de Rio. (…) Je sais que chaque endroit a une image, et chaque œil a son interprétation de cette image. Je peux me rendre compte que la réalité d’ici est similaire à celle du Brésil quand je vois les jeunes dans la rue… je ressens : ‘celui-ci doit avoir une vie pareille à celle d’un ami à moi’. Rien qu’en regardant son comportement. »

Une fois que les différences ont été repérées et nommées, une place se crée pour accueillir l’émergence de l’identification à un vécu partagé. Le jeune Brésilien, en se détachant des représentations de richesse que l’image de cette banlieue française peut avoir au Brésil, vient rejoindre les jeunes Français dans le vécu de la rue. La gestuelle du jeune Français lui rappelle la vie de son ami. Les marques inscrites dans le corps, dans la façon d’agir, de se tenir renvoient à une même place dans la société. Même si l’expérience reste dans le champ du ressenti, même si la langue n’est pas partagée, les signes corporels évoquent un sentiment partagé.

Les discours de ces jeunes Français et Brésiliens nous font revenir aux ‘formes similaires, mais pas identiques’ d’un vécu lié à une histoire de stigmatisation, que nous pouvons lire dans ces extraits du rap Iguaçu - Mesnil :

Ma haine et ma rage c'est ça que j'fais parler,

J'vous parle de discrimination
En France ou au bled j'suis issu d’l'immigration

Ce que j'partage au Brésil c'est ma passion
J'suis d'origine marocaine, parait qu'tu trouves ça arrogant

Di- moi si ça t'gène, le racisme c'est ça que j'trouve gênant

Eu sou guerreiro porque é assim que tem que ser

Je suis un guerrier car il faut l’être

Porque o sistema na Baixada limita você

Car le système dans la Baixada[6] te limite

Agora é sério e se é sério eu não brinco

Maintenant c’est du sérieux, et si c’est du sérieux je ne rigole pas
A vida não brincou comigo e então com ela eu nunca trinco

La vie n’a pas joué avec moi, donc je ne rigole pas

La vie d'ici elle est bien plus facile que celle de là-bas
Alors pourquoi on s'plaint y’a quelque chose qui va pas
93 Banlieue de Ris-Pa
[7] pour les favelas hélas
Là-bas passé tes 20 piges tu vis pas

 

Essa daqui vai direto pra França, Baixada, RJ, nóis brota, no peito a última esperança

Celle-ci part direct en France, Baixada, RJ, dans notre cœur ça fleurit, le dernier espoir
Desde criança mó confiança pra rimar, representar, subir no palco, idéia pra trocar

Depuis petit, encouragé à rimer, à représenter, aller sur scène, échanger des idées
Rá-tá-tá-tá-tá, descarregando a mente

Rá-tá-tá-tá-tá, en déchargeant les pensées

Sou Léo da XIII parceiro, mais um sobrevivente

Je m’appelle Léo da XIII partenaire, un survivant.

 

Tô ligado qualé, Nova Iguaçu é quente

Je le sais, Nova Iguaçu, c’est chaud
Daqui direto pra França descarregando o pente

D’ici direct pour la France, en déchargeant la munition

 

Dans ce morceau, jeunes Français et jeunes Brésiliens se présentent les uns aux autres. Par le biais de ce rap, ils font connaissance. Léo da XIII, nous a dit lors de la réalisation du documentaire Iguaçu - Mesnil : « Je n’ai pas besoin de comprendre sa langue, ni lui la mienne (pour écrire un rap ensemble). Il suffit qu’on sache de quoi on veut parler et ça sort parfaitement dans la musique. » Dans la singularité de chacun, habite un sentiment qui peut être retrouvé dans les traces d’un vécu commun de discrimination. Dans l’extrait de ce rap, chacun à sa manière parle de la façon dont il le vit dans son pays. Ce rap établit un pont entre eux. Les Français disent comment ils imaginent le Brésil ; les Brésiliens parlent de leur pays. Ce rap est la construction d’un espace symbolique commun, où un dialogue s’établit comme un chemin vers la rencontre de l’altérité.

Les sentiments sont exprimés et partagés par les jeunes: « Ma haine et ma rage c'est ça que j'fais parler / J'vous parle de discrimination / En France ou au bled j'suis issu d’l'immigration ». La révolte est nommée, elle a ses sources dans la discrimination vécue par ce jeune issu de l’immigration soit en France, soit au bled[8]. Il est porteur de ce stigma dont il parle dans ce rap. Il continue : «J'suis d'origine marocaine, parait qu'tu trouves ça arrogant / Dis moi si ça t'gène / Le racisme, c’est ça que je trouve gênant. » Le jeune rappeur soulève la question de l’immigration et du racisme, pour ensuite demander au jeune Brésilien « Dis-moi si ça t'gène ». Un échange entre eux est ouvert par ces paroles. Nous pouvons penser que le jeune rappeur veut aussi savoir ce qui gêne les jeunes dans la société brésilienne.

Plus loin dans ce rap, le jeune Français reconnaît que la vie en France est plus facile que la vie au Brésil : « La vie d'ici elle est bien plus facile que celle de là-bas (…) Là-bas passé tes 20 piges tu vis pas ». Ensuite il se demande : « alors pourquoi on s'plaint ? », pour ensuite reconnaître : « y’a quelque chose qui va pas ». Malgré la différence de leurs vécus, les jeunes se retrouvent dans la souffrance liée à la place sociale qu’ils occupent. Ils sont porteurs d’un discours commun.

 

Du côté brésilien, le rappeur parle du combat dans la vie quotidienne des habitants des banlieues pour faire face aux difficultés cumulées dans ces espaces stigmatisés : « Je suis un guerrier car il faut l’être / Car le système dans la banlieue te limite (…) Maintenant c’est du sérieux, et si c’est du sérieux je ne rigole pas / La vie n’a pas joué avec moi, donc je ne rigole pas ».

Le rap est désigné par le jeune rappeur brésilien non seulement comme un moyen d’exprimer les conflits, mais aussi comme un moyen d’échanger des idées : « Depuis petit, encouragé à rimer, à représenter, aller sur scène, échanger des idées ».
Les rimes, le flow, viennent donner de la force à son expression. Un exercice stylistique qui est en même temps élaboration subjective d’un vécu destiné à être à la fois exprimé et partagé. La scène lui donne la visibilité et l’espace pour se faire entendre et représenter les frères avec qui il partage le même discours.

 

Les jeunes Brésiliens et Français s’allient dans ce rap. L’un soutient l’autre, et cela se manifeste dans les dédicaces  des Français pour les Brésiliens : « 93 Banlieue de Ris-Pa pour les favelas hélas », ou des Brésiliens pour les Français « Celle-ci part direct en France, Baixada, RJ, dans notre cœur ça fleurit, le dernier espoir ».

Au moment où les jeunes vont au plus profond de leur propre expérience, vers l’élaboration de leur vécu, ils retrouvent l’autre, avec qui ils partagent un même sentiment et une même revendication. Ainsi, du collectif émerge au plus profond de l’expérience individuelle, soit de la rage née de la discrimination, soit de la lutte pour une autre place sociale.

 

 

III. Le rap, un outil d’identification et de revendication des jeunesses

Le Hip Hop offre un ensemble de signes - depuis les tenues vestimentaires, jusqu’au vocabulaire et à la façon de tenir son corps – propres à la jeunesse. Les jeunes, en partageant cela, partagent aussi les revendications de ce mouvement culturel. Ainsi, le rap est à la fois une expression commune et un élément fédérateur des jeunesses.

La prise de parole par le biais du rap se donne à entendre comme un appel à la réflexion et à la mobilisation, permettant l’émergence d’un discours politique. Sur un ton provocateur, Mano Brown, le rappeur du groupe de rap le plus important du Brésil, le Racionais MC’s, a prononcé une phrase qui est devenue célèbre: "Eu não sou artista. Artista faz arte, eu faço arma. Sou terrorista." (Je ne suis pas un artiste. Les artistes font de l’art, moi, je fais des armes. Je suis terroriste.) Mano Brown nous renvoie au but politique de son rap : déconstruire, rompre, combattre l’ordre imposé pour mobiliser, reconstruire, réinstaurer un ordre différent, qui soit plus juste et plus égalitaire. Ses mots sont des armes dans ce combat. Cette métaphore a été reprise sans fin par des jeunes rappeurs, par exemple dans cet extrait du rap Iguaçu – Mesnil :

 

Rá-tá-tá-tá-tá, en déchargeant les pensées

Je m’appelle Léo da XIII partenaire, un survivant.

Je le sais, Nova Iguaçu c’est chaud
D’ici directement pour la France, en déchargeant la munition.

 

« Rá-tá-tá-tá-tá » : l’onomatopée cherche à reproduire le son d’une mitraillette. Sa munition est envoyée en France, et y arrive sous  forme de mots dans un rap. « Je m’appelle Léo da XIII partenaire, un survivant ». Le rappeur est manifestement le survivant d’un vécu qu’il transforme en munition. Ce qui ne l’a pas tué devient une arme. Ces jeunes semblent s’attacher à la phrase de Nietzsche ‘ce qui ne me tue pas, me rend plus fort’ pour donner un sens à leur vécu.

Dans le rap, il n’existe pas d’interprètes : chaque rappeur chante le rap qu’il a lui-même écrit. C’est comme si le fait d’avoir vécu ou d’avoir imaginé lui-même le contenu d’un récit donnait toute leur force à ses paroles. Les jeunes du Blanc Mesnil disent faire du ‘rap de la cité’, c'est-à-dire que les paroles racontent ce qu’ils vivent dans le quartier. L’authenticité d’un rap est assimilée à l’authenticité de l’expérience de l’auteur. Le vécu des jeunes devient ainsi un capital constitué par des expériences cumulées dans leur quartier. Pour les rappeurs, l’éprouvé serait la source qui nourrit les rimes et le flow. Un jeune rappeur du Blanc Mesnil nous dit lors d’un entretien : « Je dénonce ce que je vois, ce que je vis, ce que j’entends, ce que je vois… (tout ça) je fais passer par mon rap. » Un autre jeune nous dit à propos de son écriture : « (je parle dans mon rap) des choses qu’on a déjà vécues et des choses qui nous ont vexés.  Et il y a aussi des choses que je ne trouve pas justes. Voilà. »

D’une part, dans un rap, ce qui a été individuellement éprouvé trouve une voie de partage parmi les pairs, mais d’autre part cela devient un moyen d’atteindre l’autre qui se montre indifférent à ce récit. Une expérience individuelle peut être partagée et renvoyer celui qui l’écoute à d’autres expériences vécues par lui. Dans ce sens, les paroles d’un rap peuvent servir de repère pour l’identification d’autres jeunes qui se sentent seuls face à un sentiment ou une pensée qui n’a pas trouvé de voie d’expression ou d’échange. Une jeune fille brésilienne nous a dit lors d’un entretien :

« Je pense que je suis quelqu’un de bien à interviewer, car ça fait partie de ta recherche. Car depuis 5 ans je prenais de la drogue. (…) Et puis, cette année on a commencé à écouter du Hip Hop. (…)  Cette année j’ai commencé à écouter du Hip Hop et j’ai fini par arrêter les drogues depuis trois mois. C’est vrai que je n’ai jamais été trop dépendante. (…) Cette année, après avoir écouté beaucoup de Hip Hop national, j’ai arrêté. (…) Il y a eu d’autres choses aussi, mais ça (le Hip Hop) m’a poussée. (…) Plein de choses qui m’ont fait voir que ce n’était pas un truc cool. (…) J’ai commencé à toucher à ça et à voir qu’il n’y avait pas que mon côté. De décider d’arrêter et tout… »

Au Brésil, le Hip Hop est devenu un moyen d’accéder aux jeunes défavorisés et d’intervenir auprès d’eux. Dans ce sens, le mouvement a acquis un rôle important et plusieurs associations ont été créées pour travailler sur ce qui a été nommé ‘la conscientisation des jeunes’. Cette fille nous raconte que les paroles de rap lui ont donné d’autres repères d’identification et d’autres moyens de faire face à une condition. Dans ce sens, les discours du Hip Hop peuvent également avoir une fonction de contenant pour ces jeunes.

L’échange proposé par les rappeurs se fait dans le champ symbolique, par le biais des mots, des rimes, du flow. La violence n’est pas neutralisée pour autant, car elle est présentée comme elle est vécue au quotidien. Néanmoins, dans un rap, cette violence est canalisée, de telle sorte qu’elle puisse être nommée. En donnant des mots à un vécu, il est possible de le placer dans un champ de travail : à un niveau individuel, où chacun peut prendre du recul pour l’élaborer dans sa singularité, en lui donnant des sens nouveaux ; mais aussi à un niveau collectif, où les jeunes se soutiennent entre eux par le partage de leurs expériences.

 

IV. La fratrie et la fonction sociale

Le Hip Hop est devenu un repère pour l’identification collective, que ce soit pour les jeunes des banlieues françaises, ou pour les jeunes des favelas brésiliennes. Le rap est une musique qui incite à la solidarité entre les jeunes, confrontés à un décalage entre un monde rêvé et un monde dans lequel ils vivent et qu’ils dénoncent. Mais le rap est aussi la musique dans laquelle ils rassemblent les forces du groupe. Selon Kehl, cette musique introduit des processus identificatoires horizontaux entre les jeunes:

 

« S’appeler frère n’est pas gratuit. Cela dévoile une intention d’égalité, un sentiment de fratrie, dans un champ d’identifications horizontales (…). Les paroles sont des requêtes dramatiques au semblable, au frère : rapproche-toi de nous, augmente notre force (…) [La force des groupes de Rap] vient de son pouvoir d’inclusion, de son insistance à introduire de l’égalité entre l’artiste et le public, tous noirs, tous d’origine pauvre, tous victimes de la même discrimination et du même manque d’opportunités. »

(KEHL, 2000)

 

L’identification horizontale introduite par le rap vient consolider la fratrie, liant les jeunes les uns aux autres. Pour Kehl, dans le rap, la force du groupe vient des liens établis entre rappeurs et les jeunes, tous des égaux dans la fratrie, issus d’une même condition. Chacun est invité à en faire partie comme un semblable, un frère, uni au groupe de par sa condition.

Quand les jeunes prennent la parole pour faire parler la fratrie par le biais du rap, nous pouvons dire qu’il y a émergence de ce que Barus-Michel a appelé le ‘sujet social’. Selon  l’auteure, « Le « nous » désigne le sujet social dont on pourrait parler, par analogie, avec le sujet-individu, comme à la fois générateur de phénomènes psychologiques et énonciateur : sujet de l’énoncé, à la première personne du pluriel. » (BARUS-MICHEL, 1987, p. 26).

Les paroles de rap font appel au sujet d’énonciation : sujet du langage, inséré dans le symbolique, qui s’approprie des constructions langagières pour exprimer sa révolte, ses pensées, ses désirs. Mais leur contenu réalise le passage au sujet de dénonciation des dysfonctionnements de la société, exprimant la difficulté des trajectoires de vie des jeunes dans la quotidienneté des banlieues et des favelas. Ainsi, quand ces jeunes prennent la parole et font parler la jeunesse à la première personne du pluriel revendiquant ses droits, ils se réalisent en tant que sujets sociaux.

Kehl (2000) signale l’importance du partage de l’expérience dans le groupe. L’action collective est selon cette auteure capable de soutenir des idéaux civilisateurs différents de ceux qui sont en vigueur et ainsi proposer des transformations de la société, qui peuvent devenir légitimes si elles sont capables de renouveler le pacte civilisateur. Le rap marque ici son rôle social. Les paroles transforment en récit le quotidien des habitants des banlieues et des favelas. En dénonçant la précarité de leur vie, les jeunes rappeurs nomment une problématique qui traverse toute la société et qui concerne tous ses citoyens.

Les récits dénonciateurs des rappeurs réalisent leur fonction sociale dans la mesure où ils rappellent à la société que, si toute une partie de la population se voit refuser l’accès à une pleine condition de citoyen, le pacte social a échoué.

 

Conclusion

 

Dans cette recherche, nous avons eu l’occasion d’accompagner des jeunes dans la création de nouvelles formes d’être ensemble à partir de la construction de liens autour du rap. Nous l’avons observé dans un premier temps dans le périmètre de leur quartier, au Blanc Mesnil et à Nova Iguaçu, puis au cœur des échanges qui ont eu lieu entre ces deux banlieues séparées par l’Atlantique.

Les pratiques qui sont développées autour d’un morceau de rap, comme son écriture, son enregistrement ou tout simplement son écoute réunissent les jeunes. Ces rencontres produisent un partage qui introduit de nouvelles formes de socialisation entre les jeunes d’une même localité, mais aussi entre ces jeunes et les jeunes venus d’ailleurs.

 

Le rap crée un champ symbolique où les jeunes des banlieues peuvent élaborer leur vécu, en re-signifiant leurs représentations, en leur donnant des sens inédits. Par le biais du rap, les jeunes parlent des conflits de manière médiatisée. En cherchant des mots, des rimes qui correspondent à ce qu’ils veulent exprimer, les jeunes s’approprient un contexte et s’ouvrent aux possibilités d’agir sur ses représentations. Ainsi, la médiation artistique soutient le sujet de façon à empêcher que sa subjectivité soit enfermée par la stigmatisation et ouvre de nouvelles possibilités de significations valorisantes d’une trajectoire de vie. Or, le rôle médiateur du rap s’affirme dans la mesure où il s’inscrit dans l’entre-deux des processus créatifs individuels et de leur inscription dans le champ social.

Les jeunes de banlieues urbaines du Brésil et de la France se retrouvent dans l’expression d’une même revendication : avoir une place dans la société qui ne soit pas figée dans la négativité et envisager un autre avenir, qui ne soit pas destiné à la précarité. L’identification à ce mouvement collectif rassemble la fratrie, au sein de laquelle ils puisent la force à la fois pour supporter la difficulté de leur vécu et pour soutenir leurs exigences de transformation.

 

 


Notes de bas de page

 

[1] Doctorat en Sociologie Clinique réalisé en cotutelle entre l’Université Paris Diderot Paris 7 et l’Université Fédérale Fluminense.

[2] Ville située à la Baixada Fluminense, Rio de Janeiro, Brésil.

[3] Sur l’histoire du Hip Hop, voir notamment : CHANG, Jeff.  Can’t stop, won’t stop. Une histoire de la génération Hip Hop,  Traduction de Héloïse Esquié Paris, Ed. Allia, 2008.

[4] Voir le documentaire Iguaçu - Mesnil, un rap franco –brésilien disponible in http://www.dailymotion.com/Doc-up

[5] Ibid

[6] Baixada Fluminense : Nom d’une banlieue de Rio de Janeiro

[7] Ris-Pa : Paris en verlan.

[8] Pays d’origine

 

Bibliographie

 

Barus - Michel Jacqueline (1987). Le sujet social. Paris: Ed. Dunod.

_____________ (2004). Souffrance, sens et croyance. Ramonville-Saint-Agne: Erès.

Chang Jeff (2008).  Can’t stop, won’t stop. Une histoire de la génération Hip Hop.  Traduction de Héloïse Esquié. Paris: Ed. Allia.

Gilroy Paul (2003). L’Atlantique noir. Modernité et double conscience.  Traduction Jean-Philippe Henquel. Editions Kargo.

Herschmann Micael (2005). O funk e o Hip Hop invadem a cena. Rio de Janeiro: Ed. UFRJ (2° edição).

Kehl Maria Rita, Função Fraterna (2000) [URL: www.mariaritakehl.psc.br/busca.php]

Massa Ana de Santa Cecilia (2009). « ‘Jeunes Favelados’ et ‘Jeunes de Banlieue’ : l’expression artistique dans la construction du sujet en territoires stigmatisés ». Revista Brasileira Adolescência e Conflitualidade. [URL: www.periodicos.uniban.br/index.php/RBAC/issue/view/10]

 

 

Pour citer cet article:

De Santa Cecilia Massa Ana, «Le mouvement Hip Hop : un pont reliant les jeunes des banlieues et ceux des favelas. », RITA, n° 4 : décembre 2010, (en ligne), Mise en ligne le  10 décembre 2010. Disponible en lignehttp://www.revue-rita.com/regards-56/le-mouvement-hip-hop-.html