• Numéro 10

    Canada-Québec-Caraïbe. Connexions transaméricaines

Dans les Amériques, comme en Europe, le thème de la sécurité est particulièrement récurrent dans les médias, dans le milieu politique, mais aussi dans les conversations et pratiques quotidiennes. En Amérique du Nord, il semblerait que le facteur déclenchant de la rhétorique sécuritaire soit étroitement lié aux répercussions des attentats du 11 Septembre 2001. En Amérique latine, la menace terroriste semblant moins immédiatement prégnante, le thème sécuritaire émerge plutôt « à la faveur » d’une approche nouvelle de la violence : ici liée aux trafics de drogue, là à la circulation d’armes, ailleurs à une population échappant au contrôle social lors de manifestations notamment. Mais ne nous y trompons pas, la notion de sécurité n’est pas neutre ; elle n’évolue pas per se. Au contraire, elle navigue au gré des évolutions politiques et idéologiques, est – et a été – mobilisée pour légitimer la mise en place de certaines politiques. Hier la doctrine de « sécurité nationale » et aujourd’hui « la guerre contre le terrorisme » ou « contre la drogue » sont ainsi trois des concrétisations les plus connues de l’usage du terme de sécurité.

Aussi, si ce numéro 9 de RITA est consacrée dans sa partie thématique aux « (In)sécurités dans les Amériques : schèmes idéologiques, politiques publiques et réalités citoyennes », c’est parce que plusieurs évènements relativement récents, largement médiatisés nous ont incité-e-s à nous interroger sur les questions d’insécurité et les politiques de sécurité des sociétés américaines. L’attentat de Boston de 2013 ou celui de Buenos Aires contre l’AMIA (Asociación Mutual Israelita Argentina) en 1994, les violences policières aux Etats-Unis donnant naissance en 2013 au mouvement Black Lives Matter ou encore la « disparition » de 43 étudiants mexicains dans le Guerrero en 2013, mais aussi la violence carcérale sont autant d’événements qui invitent au questionnement. Au-delà de la violence des faits et de leur récurrence, que peuvent-ils nous apprendre sur les sociétés américaines ? Comment se met en place le triptyque violence – sécurité – politique sécuritaire ? Que révèle une telle approche ?

Chacune des contributions présentes dans ce numéro interroge la notion de sécurité et la façon dont la notion est construite et utilisée en fonction de différents contextes pour légitimer l’emploi de politiques locales, nationales ou internationales, mais aussi la manière dont le recours à ce vocable traduit un univers idéologique.

Bien que mobilisée dans des contextes souvent complexes, la notion tend à dessiner les contours d’un univers en noir et blanc, créant des frontières nettes entre les parties en présence, et développant un champ lexical propre. De nombreuses expressions, n’utilisant donc pas directement le terme de sécurité ou d’insécurité, apparaissent pour définir des situations où se dessinent, en creux, les normes sociales et son corollaire, la déviance.

Le domaine du droit et de la justice n’est pas exempt de normes sociales, même si normes juridiques et normes sociales ne se confondent pas complètement. En revanche, la justice définit ce qui, dans une société donnée et à un moment donné, est acceptable ou non. En ceci, l’article de José Saldaña, « Violencia simbólica del derecho penal », est exemplaire : il explore la criminalisation des manifestations contre les activités minières dans la région de Cajamarca au Pérou. Il montre notamment, à travers l’analyse du discours juridique, des documents produits par la Cour et des entretiens conduits sur le terrain, comment ce conflit social reproduit les relations de pouvoir asymétriques des parties en présence et se transforme, via le truchement de la justice, en « crime ».