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    Icônes américaines
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Numéro 8 - 2015

Edito n°8

 

En un sens, mieux vaudrait ne pas vous induire en erreur : il ne s’agira pas, dans cette édition n°8 de RITA, de traiter de la diffusion, dans le cadre des Amériques, des images religieuses qu’a pu produire le christianisme orthodoxe. Mais, en un autre sens, ce nouveau numéro exprime bien un certain désir d’ésotérisme : laissons-nous porter du côté du mythe, voyons ce qu’il a à nous dire sur cette réalité américaine que nous ne cessons d’explorer depuis maintenant près de huit ans. Encore faudrait-il, pour cela, envisager l’icône dans toute sa richesse sémantique. Mais alors qu’est-ce qu’une icône ? Voilà une question qui, immanquablement, se pose. Mais pourquoi vouloir en isoler une substance ? Car celle-ci serait toujours, nécessairement, insuffisante, incomplète pour nous éclairer sur cette tension fondamentale qui, à l’origine, a motivé le choix de cette thématique, ce domaine qui ne tolère de frontières que celles dont il n’a pas encore cherché à s’émanciper. Comment s’entrelacent et se répondent la réalité et l’imaginaire, imaginaire vers lequel renvoie le mythe compris dans son sens le plus large ? Qu’est-ce qui fait une icône ?

Plutôt qu’une supposée essence méta-sociale, c’est bien le mécanisme relationnel de l’ « icônisation » qui nous intéressait en premier lieu. En quoi ce processus de fabrication d’un statut iconique renvoie-t-il aux questions que se pose une « société » à un moment donné de son histoire, dans un équilibre déterminé de ses forces sociales ? En quoi cette construction interactive peut-elle également impliquer les consciences individuelles, le volontarisme des bâtisseurs qui l’envisagent depuis une perspective stratégique ? Ce sont quelques unes des interrogations qui ont orienté ce travail collectif, et qui donnent leur cohérence globale aux textes divers dont nous vous proposons la lecture.

Le thème de l’icône se prête bien évidemment, à une appropriation de la production fictionnelle en tant qu’objet de recherche. Le premier article de ce dossier, « Lolita ou le concept de l’adolescente fatale » par Alexander María Leroy, illustre parfaitement ce point. L’œuvre littéraire de Nabokov et ses réappropriations cinématographiques y sont envisagées comme lieux de questionnement des codes moraux d’une époque, et comme témoignages des bouleversements profonds de l’imaginaire collectif associé à « la nymphette » depuis un demi-siècle. Le tout incarné dans une figure, celle de la « lolita ».

Ce texte inaugural est suivi de deux contributions axées autour du processus de construction de soi comme icône, l’une d’un point de vue littéraire à nouveau, l’autre engageant la discussion du statut iconique de certains professionnels de la politique. Natalia Romanovski, dans son article intitulé « Dalton Trevisan, vampiro de Curitiba : um ícone literario da província » considère ainsi, dans un travail qui mêle analyse interne et étude du champ intellectuel brésilien, les stratégies d’identification entre le nouvelliste Dalton Trevisan et un personnage qui, œuvre de son imagination, est devenu indissociable de l’auteur lui-même en tant que figure publique. Henry Hernandez Bayter se consacre, quant à lui, dans « Construcción de una imagen discursiva a partir de íconos y figuras de Colombia : el caso de Álvaro Uribe Vélez durante los Consejos Comunales de Gobierno », à la parole publique de l’ex-Président colombien Álvaro Uribe. Travaillant avec les méthodes de l’analyse de discours, il montre le travail d’auto-construction de soi comme icône à partir d’une stratégie discursive visant à se présenter comme héritier de figures politiques du passé. Nouant le passé au présent, l’icône se met en abyme.

Ce dossier thématique se poursuit sur un article collectif de Bernard Cadet, Isabel Cuadrado Gordillo et Pilar Uribe Sepúlveda relatif à « L’icône comme indicateur du fonctionnement d’un système complexe : les élèves mapuches dans le système scolaire chilien ». Il s’agit d’y tester, à partir d’une population qui incarne les fractures les plus saillantes du Chili contemporain (question de l’éducation, question postcoloniale), la capacité du système éducatif à remplir ses missions en termes de promotion de l’égalité et de gestion de la différence. L’analyse, empruntant son cadre conceptuel à la théorie des systèmes et aux sciences de la complexité, aboutit également à une série de conclusions sur l’intérêt d’une démarche qui envisage le système à partir de l’icône, figure certes, mais figure ancrée dans le champ de l’expérience.

Enfin, venant clore cette partie thématique du numéro 8 de RITA, Jean-Marie Théodat, géographe haïtien, nous accorde un entretien au cours duquel il souligne l’importance de l’héritage d’icônes américaines telles qu’Edouard Glissant ou Martin Luther King. Il s’efforce de trouver dans leur histoire, et leurs histoires, des ressources pour penser et agir sur l’avenir des Amériques et de leurs peuples.

Le THEMA de RITA n°8 est complété par une série d’articles riche et diverse en section CHAMP LIBRE.

On y trouvera d’abord le résumé d’une thèse de doctorat récemment soutenue. Dans « Les dynamiques du changement dans l’action publique : une analyse comparative historique des politiques culturelles mexicaine et argentine (1983-2009) », Elodie Bordat s’intéresse aux processus de décentralisation, de transnationalisation et d’inclusion du secteur privé dans la définition des politiques culturelles de ces deux pays, en prenant en compte les « contextes » socio-économiques afin d’expliquer les dynamiques du changement à l’œuvre dans l’action publique sur un quart de siècle.

On s’intéresse ensuite aux enjeux de l’exploitation des ressources et de la gestion du territoire dans les deux contributions placées en rubrique Notes de recherche. Dans « Desmatamento, reserva legal e sustentabilidade em Rondônia (Brasil) : uma análise dos padrões de evolução da cobertura vegetal em ãreas de Assentamento », Marcelo Negrão Pires, Luciana Riça Mourão Borges et Marcel Bizerra de Araújo présentent des résultats de recherche issus d’un projet collectif  financé par l’ANR (Duramaz 2) : ils y analysent l’évolution de la couverture forestière dans une des aires d’étude du programme, et rend compte des contrastes que fait apparaître cette étude en renvoyant aux formes diversifiées de gestion des réserves végétales. Bastien Beaufort, quant à lui, consacre son article à la « Géohistoire de la diffusion globale de la plante stévia (ka’a heê) », où il montre comment une plante initialement connue par quelques populations paysannes isolées en est venue à représenter un tiers du marché mondial des édulcorants, et cherche à évaluer l’impact de cette évolution sur le pays qui en était le pourvoyeur initial, le Paraguay.

La rubrique Regards de ce nouveau numéro de RITA nous promène, quant à elle, de l’Argentine à l’Espagne, puis de retour à l’autre pointe de l’Amérique du Sud, le Venezuela. Il s’agit pour Elodie Carrera d’évoquer le travail d’un auteur au parcours transcontinental, avec « Frontières et traduction dans El viajero del siglo d’Andrés Neuman ». Elle s’y penche sur la notion d’interculturalité en dressant des ponts entre le parcours personnel de l’écrivain, le contenu de sa fiction, et sa portée métalittéraire. Dans la deuxième contribution à cette rubrique, Janette García et Pedro Manuel Rodriguez Rojas interviennent de manière engagée dans un débat sur la portée de l’héritage chaviste, après le décès du Président vénézuélien incarnant ce nouveau modèle politique latinoaméricain. « El culto a Chávez o el chavismo como religión » revient sur les étapes de constitution du leadership chaviste, depuis son émergence au début des années 1990 jusqu’au surgissement d’un culte quasi-religieux de la personnalité d’Hugo Chávez suite à sa mort, culte dont les auteure.e.s discutent l’apport à la construction d’une politique socialiste.

Par ailleurs, l’édition n°8 de RITA nous permet d’inaugurer une nouvelle rubrique, consacrée aux questions de méthodologie en sciences humaines et sociales. Celle-ci est prise en charge, à cette occasion, par Christophe Brochier, sa contribution prenant pour titre « Pourquoi s’intéresser à l’histoire de la sociologie ? ». Puisse-t-elle susciter de nouvelles vocations, qui contribueront indubitablement à enrichir les futurs numéros de RITA !

Remercions en dernier lieu l’ensemble des contributrices et contributeurs qui ont permis à ce numéro de voir le jour : les auteur.e.s bien évidemment, mais également l’équipe des relecteurs et relectrices, qui ont tou.te.s contribué à ce que RITA n°8 puisse aujourd’hui apparaître sur vos écrans. Espérant que cette édition 2015 saura vous interpeller et vous stimuler dans vos propres interrogations, nous vous invitons à rester attentives et attentifs au prochain appel à articles de la revue (dont le lancement est imminent) : celui-ci pourrait être l’occasion de les transformer en articles, à lire d’ici un an...

Bonne lecture à tou-te-s,

David Copello pour le Comité de Rédaction de RITA