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Le gouvernement révolutionnaire cubain en 1959 : un facteur d’apaisement social ?

 

Le gouvernement issu de la Révolution cubaine nous semble, durant l’année 1959, un facteur d’apaisement social entre les travailleurs urbains et les entrepreneurs. Ce consensus social est mis en œuvre par deux moyens : la construction d’un nouveau répertoire d’action par l’Etat et la constitution d’une nouvelle bureaucratie syndicale....

...D’une part, la Révolution crée de nouvelles opportunités politiques dont le gouvernement va contenir les effets par la prohibition progressive du droit de grève et l’appel à l’abandon des revendications. D’autre part, les mobilisations des classes populaires sont canalisées vers un nouveau type d’actions collectives forgeant l’unité contre l’impérialisme : des campagnes de dons pour le gouvernement et de régulières mobilisations de masses. Ces dernières constituent l’action collective majeure de l’année 1959. Réalisées en présence de dirigeants révolutionnaires acclamés par une foule populaire massive, elles représentent un indicateur des légitimités et des attentes sociales. Le gouvernement constitue une nouvelle direction syndicale par la destitution progressive de la direction syndicale de l’ « Ancien Régime ». Cette destitution est déjà un enjeu de la querelle intestine entre le PSP et le M26. L’ensemble de leurs différends va alors être résolu (désaffiliation des organisations internationales sous tutelle étasunienne, partage du pouvoir syndical), à l’avantage du PSP.

 

 

Mots clés : Révolution cubaine ; Syndicalisme ; Mouvement social ; Action collective ; Classes sociales.

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Thomas Posado

Doctorant de Science Politique
Université Paris VIII - IHEAL

 

Le gouvernement révolutionnaire cubain en 1959:
un facteur d'apaisement social?

 

 

 

Introduction

50 ans après l’entrée des barbudos à La Havane, la Révolution cubaine reste une rupture majeure du XXème siècle latino-américain. Au regard de l’influence de Cuba, on pourrait imaginer un gouvernement empreint de radicalité dans la gestion du rapport entre les classes sociales. Nous nous proposons d’étudier la relation entre les travailleurs urbains et le gouvernement révolutionnaire durant la première année de la Révolution. Nous tenterons de démontrer que le gouvernement révolutionnaire cubain est, en 1959, un facteur d’apaisement social. Nous entendons par apaisement social, l’antithèse de la polarisation sociale, à laquelle nous pourrions intuitivement nous attendre de la part d’un gouvernement révolutionnaire. L’apaisement social est la réduction de l’écart idéologique entre deux acteurs sociaux, en l’occurrence, la mise en place d’une forme de consensus entre les entrepreneurs et les travailleurs. Comment le gouvernement révolutionnaire va-t-il maintenir les rapports de production capitalistes durant l’année 1959, puis les briser par décret, par l’affrontement avec l’impérialisme, durant l’année 1960 ? La construction d’un nouveau répertoire d’action contrôlant les nouvelles opportunités politiques et réorientant celles-ci vers un registre anti-impérialiste semble un élément fondamental de la contention du conflit de classes. Des contradictions émergent nécessairement entre les « révolutionnaires » : le gouvernement doit parvenir à les résoudre par la constitution d’une nouvelle direction syndicale.

 

I. La construction d’un nouveau répertoire d’action

A. Le contrôle des nouvelles opportunités politiques

Le 10 mars 1952, lorsque Batista prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat, le secrétaire général de la CTC (Confederación de Trabajadores de Cuba, la principale centrale syndicale cubaine), Eusebio Mujal Barniol appelle à la grève générale (Instituto de Historia del Movimiento Comunista y de la Revolución Socialista de Cuba, 1985 : 252). Quelques jours plus tard, il prête allégeance au nouveau gouvernement et devient l’un de ses principaux soutiens en dépit de son affiliation au Parti Révolutionnaire Cubain (Authentique) qui gouvernait le pays depuis 1944. Parmi les premières mesures de Batista figurent notamment la suspension de la Constitution de 1940 - remplacée par quelques statuts constitutionnels sans consultation populaire - et la suspension du droit de grève (Instituto de Historia del Movimiento Comunista y de la Revolución Socialista de Cuba, 1985 : 258). La CTC accepte une demande de longue date des classes dominantes : la modification des procédures de licenciement. En échange, le gouvernement octroie à la CTC la cotisation obligatoire des salariés (Pérez-Stable, 1998 : 101). Les traditionnels défilés du 1er mai sont interdits. La répression est féroce à l’image du « Noël sanglant » où, du 23 au 26 décembre 1956, les forces de Batista assassinent 23 dirigeants politiques et syndicaux d’opposition.

Pourtant, les grèves se multiplient durant la seconde moitié du gouvernement Batista : grève des travailleurs sucriers en février et décembre 1955, des travailleurs des banques de La Havane durant l’été 1955… De futurs dirigeants du Mouvement du 26 Juillet apparaissent au moment de ces grèves tels que le leader syndical des travailleurs des banques José María de la Aguilera, ou le dirigeant ouvrier sucrier Conrado Bécquer. Durant les derniers mois de la dictature de Batista, les grèves deviennent politiques, directement liées au mouvement guérillero, telles que la grève spontanée du 31 juillet 1957 après l’assassinat de Frank País, vice-dirigeant du Mouvement du 26 Juillet (M26, l’organisation de Fidel Castro), ou la grève générale avortée du 9 avril 1958. Le 10 novembre 1958, la section ouvrière du M26 s’unit avec les sections ouvrières du PSP (le parti communiste cubain lié à Moscou) et d’autres partis d’opposition au sein du Front Ouvrier National Uni (FONU). Le 1er janvier 1959, Fulgencio Batista s’enfuit du pays. Eulogio Cantillo, général de l’armée loyaliste, tente de mettre en place un gouvernement soutenu par les Etats-Unis. Fidel Castro appelle à la grève sur les ondes de Radio Rebelde. Le lendemain, le pays est paralysé. La grève culmine le 5 janvier dans la victoire des révolutionnaires. Dans la nuit du 8 janvier, les colonnes rebelles entrent à La Havane. Fidel Castro déclare alors : « La grève générale fut un facteur décisif de la déroute de la tyrannie [1] ».

Dès la constitution du gouvernement révolutionnaire, durant la première semaine de janvier 1959, les revendications des travailleurs affluent, résultats des opportunités ouvertes par le renversement du gouvernement de Batista. Les travailleurs exigent des augmentations de salaires de 20 % sans exception, une renégociation immédiate des contrats de travail, la réintégration de tous ceux qui avaient été poursuivis pour des raisons politiques et le paiement des heures supplémentaires[2]. Les grèves se multiplient. Le 21 août 1959, l’Assemblée Plénière de la CTC prend la décision de suspendre la grève pour six mois. Malgré une densité importante de revendications, le gouvernement parvient en moins d’un an à bannir la grève du répertoire d’action toléré par les autorités. Le gouvernement révolutionnaire met en œuvre un ensemble de mesures pour contenir le conflit de classes latent. D’une part, il appelle les travailleurs à l’abandon progressif de leurs revendications, d’autre part, il concède des améliorations des conditions de vie des classes populaires jamais vues à Cuba et toujours en vigueur aujourd’hui sous le nom d’ « Acquis de la Révolution ».

Ce rôle de conciliateur actif du gouvernement révolutionnaire est d’autant plus important pour contenir le conflit de classes et contrôler l’évolution du contexte politique que les classes possédantes maintiennent un comportement offensif. Dans de nombreuses entreprises, les augmentations de salaires sont refusées, la réintégration des travailleurs licenciés non appliquée, des lock-out sont mis en place. Les classes dominantes pressentaient la disparition de l’ambiance favorable à leurs intérêts des années cinquante (Pérez-Stable, 1998 : 121). Le Ministère du Travail met en œuvre des procédures de « conciliation » afin de contenir les antagonismes de classes. Durant les cinq premiers mois, le gouvernement ne réalise pas moins de 5 000 « conciliations » au Ministère du Travail afin d’éviter les grèves et les fermetures d’entreprises[3]. Le gouvernement appuie généralement les travailleurs par le biais d’une étude au cas par cas. En échange, il entretient une relation privilégiée avec l’organisation de la bourgeoisie non sucrière, l’ANIC (Asociación Nacional de Industriales de Cuba, association de la bourgeoisie non-sucrière). Toutefois, le modèle d’apaisement du gouvernement serait incomplet s’il se restreignait à l’assujettissement du conflit de classes. Les nouvelles opportunités, la volonté de mobilisation des classes populaires exigent la réorientation de l’action collective vers un nouveau registre.

 

B. La réorientation vers un registre anti-impérialiste

Le gouvernement tente de construire ce que Erik Neveu appelle un répertoire d’action étatique (Neveu, 2005 : 94). Il induit, par le biais de son intervention dans la centrale syndicale, ou par ses appels récurrents à la mobilisation, un parcours fléché pour l’action collective. Pour cela, il juge nécessaire de construire une unité qui ne se conjugue pas avec les critiques internes. De manière récurrente, les dirigeants révolutionnaires glorifient le rôle des travailleurs. Ils ne manquent cependant pas de rappeler l’origine rurale de la guérilla pour mieux expliquer que la classe ouvrière n’est pas la première à recevoir « les fruits de l’industrialisation » (Guevara, 1960 : 5-6).

Le gouvernement construit un nouveau répertoire d’action dont deux types de mobilisations semblent les plus représentatives : des sacrifices financiers volontaires pour le gouvernement (Avions et Armes pour Cuba, soutien à la réforme agraire, prêt de salaire pour l’industrialisation) et des mobilisations de masses contre l’impérialisme. L’action collective majeure de l’année 1959 est la manifestation de masses parfois couplée avec des grèves, cette fois prescrites par le gouvernement, pour parvenir à une mobilisation plus large. Elles sont organisées à l’appel du gouvernement ou d’une structure qui en dépend. Dans une société où les élections sont absentes et les sondages d’opinion jouent un rôle modeste, ce type d’actions fonctionne comme un indicateur des légitimités et des attentes sociales. Elles sont réalisées avec une présence populaire massive (plusieurs centaines de milliers de personnes sur une population qui ne dépasse pas les six millions d’habitants) et celle des dirigeants révolutionnaires acclamés (Fidel Castro, Raúl Castro, Ernesto Che Guevara…). Ces mobilisations sont de plusieurs types : réactives, semi-réactives et commémoratives. Les mobilisations semi-réactives ou commémoratives sont des journées prévues de longue date ; les mobilisations réactives sont réalisées face à un événement d’actualité, dans la vie politique cubaine, face à la pression de l’impérialisme. Ce dernier type est le plus représentatif de l’année 1959. Il exprime à la fois la légitimité du gouvernement et la réorientation de l’action collective vers des objectifs choisis par le gouvernement. Conjointement à la réorientation de l’action collective, le gouvernement a besoin d’une nouvelle direction syndicale relayant sa politique auprès des travailleurs.

 

II. La constitution d’une nouvelle direction syndicale

A. L’épuration du mujalisme

La CTC est, depuis sa fondation en janvier 1939, la centrale syndicale cubaine hégémonique. Sa politisation et son lien privilégié avec le gouvernement sont aussi des constantes de son histoire. A sa fondation, la CTC est dirigée par le communiste, Lázaro Peña. Celui-ci la conduit en accord avec le gouvernement de 1940 à 1947. Il accepte le consensus politique tout en rejetant la subordination et la corruption. En 1947, le gouvernement et la section ouvrière du parti au pouvoir excluent les communistes de la direction de la CTC. La CTC devient alors un tremplin pour accéder à des charges publiques et une source d’enrichissement personnel (Pérez-Stable, 1998 : 93). Eusebio Mujal Barniol devient le secrétaire général de la CTC au VIème Congrès en avril 1949. En cherchant à s’entendre avec Batista, Mujal viole les principes de son affiliation partisane et poursuit ainsi la tradition de la CTC de vivre en harmonie avec le gouvernement quel qu’il soit, par une forme de « tolérance opportuniste » (Pérez-Stable, 1998 : 101) face aux variations idéologiques des gouvernements. La CTC perd, sous la direction de Mujal, la combativité et la relative indépendance qu’elle manifestait quand elle était contrôlée par les communistes dans les années 40.

Durant les grèves des dernières années du gouvernement Batista, la CTC destitue les leaders à la tête des mouvements et ceux-ci se joignent finalement aux rangs du Mouvement du 26 Juillet. La centrale syndicale devient la « courroie de transmission » du gouvernement de Batista. Le déroulement des Congrès reconduisant Mujal au secrétariat général de la CTC est significatif des pratiques régissant le syndicalisme à ce moment-là : souvent nommés par la direction centrale, les délégués demandent l’interdiction des partis d’opposition et relaient les autorités batististes auprès des instances syndicales internationales. Le gouvernement impose, de son côté, la cotisation syndicale obligatoire. Ceci va permettre à un certain nombre de dirigeants syndicaux de s’enrichir personnellement. Ces cas ne sont pas isolés, leur multiplicité au plus haut niveau de la hiérarchie syndicale témoigne d’une pratique qui semble généralisée. Le cas le plus représentatif de ce phénomène est sans aucun doute celui du secrétaire général en personne Eusebio Mujal. Alors que la CTC accuse une dette de deux millions de pesos en janvier 1959[4], son secrétaire général dispose d’une fortune de trois millions de pesos. Il emploie 160 personnes en permanence ainsi que 200 journaliers occasionnels[5]. La concomitance entre la dette de la CTC et la fortune de Mujal n’est pas une coïncidence. Le rapport de la Commission des Finances du Xème Congrès de la CTC indique que son activité syndicale était « une prolongation de ses activités économiques personnelles[6] ».

Alors que le FONU avait été intégré par la plupart des partis d’opposition, le M26 prend, dès début janvier 1959, le contrôle du Palais des Travailleurs pour lui-même et met en place un Comité de Direction de la CTC avec des dirigeants issus de son propre mouvement. L’expulsion du PSP du Comité de Direction est le premier épisode d’une longue série de divergences. La destitution des dirigeants syndicaux d’ « Ancien Régime » alimente la discorde entre le PSP et le M26. La première vague d’épuration destitue les dirigeants les plus en vue de décembre 1958 à mars 1959. Le PSP souhaite d’emblée mener l’épuration jusqu’au bout. Le M26, en manque de cadres syndicaux, utilise quelques « mujalistes », des dirigeants syndicaux de l’ère Mujal, tel Gabriel Hernández Custodio, Manolo Fernández ou Humberto Escandón, avant de se retourner contre eux, lors du Xème Congrès de la CTC en novembre 1959, et contre ceux qui sont hostiles à l’unité avec les communistes comme le secrétaire général, David Salvador. L’épuration des « mujalistes » n’est cependant qu’une des nombreuses polémiques entre le M26 et le PSP.

 

 

B. Le dépassement des contradictions infra-révolutionnaires

La relation entre le M26 et le PSP est tendue durant toute l’année 1959. Le M26, auréolé du prestige de la guerre révolutionnaire, remporte les élections syndicales du printemps 1959, premières élections syndicales libres depuis 1947, avec une majorité de 80 à 90%. Compte tenu du déséquilibre du rapport de forces, les deux organisations ne conçoivent pas ces élections syndicales de la même manière. Le PSP souhaite des candidatures unitaires du camp révolutionnaire et accuse le M26 de monopoliser la victoire à ces élections syndicales et de ne pas la mettre au service de l’unité des révolutionnaires[7]. Le M26 préfère gagner ces élections pour lui-même et évite de partager son prestige avec ses camarades. Il se désintéresse de l’appel à l’unité du PSP qu’il considère comme une mesure opportuniste pour conserver des postes après une profonde défaite électorale (Pérez-Stable, 1998 : 127). Durant plusieurs mois, le PSP accuse le M26 de maintenir des méthodes « mujalistes » et d’être responsable de fraudes électorales.

L’enjeu principal de la constitution d’une direction syndicale est le dépassement des contradictions infra-révolutionnaires. L’une d’entre elles, et non des moindres, le statut de la direction syndicale d’ « Ancien Régime », a été résolue par la déconnexion du M26 d’avec les éléments « mujalistes » et la destitution de ces derniers.  Un certain nombre de sujets de discorde demeure cependant. La question des affiliations internationales de la CTC est l’objet récurrent de polémiques entre les communistes et leurs détracteurs. Depuis 1947, la centrale syndicale est affiliée aux confédérations internationales sous tutelle étasunienne (CIOSL, ORIT[8]). Sous la pression du PSP, le M26 finit par désaffilier la CTC de ces organisations pour, à terme, les affilier aux confédérations sous dépendance soviétique. La possibilité de reconduction de la cotisation syndicale obligatoire suscite également un débat dont l’issue est négative sous la pression du PSP. La question centrale est le partage du pouvoir syndical : le PSP souhaite revenir à la direction de la CTC dont il est exclu depuis 1947. Le syndicat est d’ailleurs l’une des premières sphères où le pouvoir sera partagé entre le PSP et le M26, dès la fin de l’année 1960. Epuration des « mujalistes », désaffiliation des organisations internationales sous tutelle étasunienne, fin de la cotisation syndicale obligatoire, partage du pouvoir syndical : l’ensemble des divergences est ainsi résolu à l’avantage du PSP.

 

Epilogue

La nationalisation des moyens de production d’août à octobre 1960 renverse les structures économiques que le gouvernement révolutionnaire s’était attelé à préserver durant l’année 1959 par les moyens d’apaisement social que nous venons de détailler. Les rapports entre les classes sociales évoluent nécessairement. La majeure partie des classes possédantes choisit le chemin de l’exil et s’unit aux rangs de l’opposition. Le rapport du gouvernement avec les classes populaires demeure cependant, empreint du paternalisme que nous avons décrit. Le XIème Congrès de la CTC, en novembre 1961, entérine cette perte totale d’indépendance politique. Les conflits syndicaux et les démonstrations de mécontentement disparaissent. Tous les objectifs dits économicistes tels que l’augmentation des salaires ou la réduction du temps de travail sont éliminés (Pérez-Stable, 1998 : 180). Le travail syndical devient alors le rapprochement des travailleurs du point de vue de l’Etat, leur discipline à l’égard de la production, l’augmentation de la productivité et l’arbitrage entre les travailleurs et les administrations. La prohibition de la grève est entérinée. Le gouvernement révolutionnaire ne nie pas qu’il puisse exister des conflits entre les intérêts immédiats des travailleurs et les revendications dans une économie planifiée mais n’admet pas que la grève soit un moyen de les résoudre.

En juin 1960, le comité exécutif de la CTC propose la congélation des salaires et suggère des réductions si le développement du pays le requiert. Dès l’année 1960, le travail volontaire se met en place et peu à peu, des assemblées de travailleurs acceptent volontairement de travailler gratuitement le dimanche, de travailler plus sans augmentation de salaire, de voir leur salaire diminuer si cela devient nécessaire[ix]. Corollaire du travail volontaire, le gouvernement tente de favoriser l’émulation. Un problème subsiste, celui de la participation des travailleurs. La première expérience consiste à établir des Conseils Techniques Assesseurs (CTA) dans les entreprises nationalisées. Ernesto Che Guevara espérait que la participation dans les conseils mènerait les travailleurs à comprendre « comment parfois il faut abandonner une conquête facile aujourd’hui pour obtenir des conquêtes majeures et plus solides dans les jours à venir » (Guevara, 1977 : 38). Parmi les prérogatives de ces comités, cependant, la prise collective de décisions n’existe pas. Face à l’échec des CTA, des Commissions de Réclamations sont créées pour résoudre les différends entre les travailleurs et les administrations. Mais, le gouvernement juge qu’elles commencent à défendre trop souvent les travailleurs contre l’administration (Pérez-Stable, 1998 : 182). Fin 1964, le gouvernement les abolit également et crée à la place quelques Conseils de Travail qui doivent garantir la discipline de travail de manière plus stricte.

 

Conclusion

Les méthodes et les projets utilisés par le gouvernement révolutionnaire cubain durant l’année 1959 n’appartiennent pas au registre d’un gouvernement révolutionnaire socialiste. La contention du conflit de classes, le rôle de conciliateur actif du Ministère du Travail, la relation privilégiée avec la « bourgeoisie nationale », les concessions aux classes populaires,  la réorientation de l’action collective vers un répertoire anti-impérialiste, le remplacement de la bureaucratie syndicale d’ « Ancien Régime » par une direction favorable au gouvernement ressemblent davantage à la politique des bonapartismes de gauche latino-américains[10] qu’aux canons de la révolution socialiste[11]. La manière de réaliser la Révolution semble en accord avec la maxime d’Alain Rouquié : « Tout pour le peuple, rien par le peuple » (Rouquié, 1982 : 406). Seuls les hasards de l’Histoire et de la géopolitique ont emmené Cuba vers un autre destin.

Sans généralisation hâtive, la faiblesse de la participation du mouvement ouvrier semble une constante du demi-siècle de gouvernement révolutionnaire à Cuba. La réorientation de l’action collective semble toujours d’actualité avec la création récente de la tribune anti-impérialiste à La Havane et son utilisation récurrente au moment de l’affaire Elian. Cependant, les mobilisations anti-impérialistes de masses semblent de plus en plus rares et de moins en moins spontanées. La routinisation du processus révolutionnaire cubain, un demi-siècle après l’entrée des rebelles à La Havane, était sans doute inévitable. La construction d’une société socialiste et démocratique dans une seule île, avec une véritable liberté d’expression et d’organisation, était probablement impossible compte tenu de la pression de l’impérialisme étasunien. Toutefois, le choix politique du gouvernement révolutionnaire d’incarner un facteur d’apaisement social au-dessus des classes sociales est probablement à l’origine de la faiblesse de la participation du mouvement ouvrier dans le processus de production.

L’action du gouvernement révolutionnaire durant l’année 1959 a canalisé la révolte populaire et consolidé le pouvoir de l’Etat révolutionnaire naissant. Nous ignorons si la seconde proposition aurait été possible sans la première. Si le gouvernement révolutionnaire a résolument réussi le défi de l’indépendance à l’égard de l’impérialisme, la nécessité d’une société moins bureaucratique et plus démocratique reste entière.

 


Notes de bas de page

 

[1] Revolución, 9 janvier 1959.

[2] Revolución, 16 janvier 1959, p. 5 ; 27 janvier 1959, p. 7 ; 30 janvier 1959, p. 1 et 16 ; El Mundo, 15 février 1959, p. 5 ; 4 mars 1959, p. 9.

[3] Revolución, 3 juin 1959, p. 4.

[4] Revolución, 21 mars 1959, p. 5.

[5] Bohemia, février 1959, pp. 164-165.

[6] Hoy, 24 novembre 1959, p. 1.

[7] ibid., 29 avril 1959, p. 1.

[8] La Confédération Internationale des Organisations Syndicales Libres (CIOSL) et l’ Organisation Régionale Interaméricaine des Travailleurs (ORIT) sont les confédérations supranationales d’inspiration social-démocrate, favorable au bloc occidental dans le cadre de la Guerre Froide. Elles rassemblent les centrales syndicales au niveau mondial pour la première et au niveau continental pour la seconde.

[9] Hoy, 22 mars 1960, p. 3 ; 26 mars 1960, p. 3 ; Revolución, 24 juin 1960, p. 4 ; 16 juillet 1960, p. 1.

[10] Par « bonapartisme de gauche latino-américains », nous nous référons à des gouvernements tels ceux de Juan Domingo Perón en Argentine, Lázaro Cárdenas del Río au Mexique, Juan Velasco Alvarado au Pérou ou Hugo Chávez au Venezuela.

[11] Par « canons de la révolution socialiste », nous nous référons aux théories d’auteurs européens comme Karl Marx, Rosa Luxembourg ou Lénine.

 

 

Bibliographie

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Castro Fidel, Discours de clôture du Xème Congrès de la CTC, au Théâtre de la CTC, le 21 novembre 1959 http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1959/esp/f211159e.html

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Instituto de Historia del Movimiento Comunista y de la Revolución Socialista de Cuba, Historia del movimiento obrero cubano, 1865-1938, Tome II, 1935-1958, La Havane, Editora Política, 1985, 383 p.

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Hémérographie

Avance, Bohemia, Carta semanal, Diario de la Marina, Fundamentos, Hoy, Información, El Mundo, Prensa Libre, Revolución.

 

 

 

Pour citer cet article:

Posado Thomas, «Le gouvernement révolutionnaire cubain en 1959 : un facteur d’apaisement social ?», RITA, n° 4 : décembre 2010, (en ligne), Mise en ligne le  10 décembre 2010. Disponible en ligne http://www.revue-rita.com/notes-de-recherche-60/le-gouvernement-revolutionnaire-cubain-.html