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Catégories marchandes, stimulants matériels et transition au socialisme à Cuba

Cuba se proclama en transition vers le socialisme en 1961 suite à la révolution initiée en 1959. Les débats vont vite s’engager sur la forme que devra prendre la transition et en particulier sur le rôle que devront y tenir les stimulants matériels et la loi de la valeur en général...


 ...L’article présenté ici, fruit d’une recherche entamée il y a plus d’un an, cherchera à étaler les résultats de l’étude théorique réalisée sur la question et sur sa transcription pratique sur le cas cubain. Il en ressort que la persistance des éléments marchands durant la phase de transition est nécessaire pour un pays en état d’arriération économique au moment de la révolution et que la plus ou moins forte persistance de la loi de la valeur, afin d’augmenter de manière efficace les forces productives - celle-ci devant dépasser celles du capitalisme pour réaliser effectivement le socialisme - va dépendre de plusieurs éléments. L’analyse du cas cubain en particulier, c'est-à-dire l’évolution du rôle des stimulants matériels et des catégories marchandes depuis la révolution jusqu’à aujourd’hui, permettra de mettre en perspective les éléments déterminants et de réfléchir plus précisément sur la transition cubaine. Cet article ne se veut pas complet et les lecteurs intéressés pourront se référer au mémoire dont il est tiré et aux futurs travaux qui seront réalisés par l’auteur du fait du caractère encore embryonnaire de la recherche.

 Mots clés : Cuba; Socialisme; Transition; Stimulants matériels.

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Jérôme Leleu

Master 2 recherche Economie

Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine (IHEAL)
Université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle

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Catégories marchandes, stimulants matériels et transition au socialisme à Cuba

 

 

Introduction

          Cet article a pour but de résumer un travail de recherche engagé il y a plus d’un an, portant sur les stimulants matériels à Cuba. Afin d’éclaircir le sujet, essayons tout d’abord de définir la notion de stimulants matériels. Ce que nous appelons stimulants matériels dans le cadre d’une analyse d’une économie en transition vers le socialisme ce sont tous les avantages ou primes monétaires ou en nature accordés aux travailleurs en fonction de leur travail réalisé et qui ont pour but d’augmenter  la productivité de celui-ci.

Inciter matériellement les travailleurs a souvent été porté à débat au sein des économies qui se sont engagées (ou se sont proclamées comme telles) dans la voie (non linéaire) de la construction du socialisme, en particulier à Cuba, où un débat important exista au début des années 1960, peu après la révolution de 1959. En effet, les stimulants matériels au cours de la période de transition ne peuvent être perçus que comme des résidus des rapports de production (ici plus particulièrement de distribution) du capitalisme et donc seulement comme des formes de rémunération transitoire, qui devront disparaître à un  moment donné.

Marx précisa qu’au cours de la phase inférieure du communisme, le socialisme, certaines tares de l’ancienne société, du capitalisme, continueraient de régir en partie les rapports de production.

« Le droit ne peut jamais être à un niveau plus élevé que l’état économique et que le degré de civilisation sociale qui y correspond ». (Marx, 1968)

Il faut rappeler que les révolutions qui se sont produites au cours du XXe siècle ont eu lieu dans des pays à faible développement économique (Russie, Chine, Cuba), alors que Marx et Engels prévoyaient la première révolution prolétarienne dans des pays fortement industrialisés qui auront poussé à bout la contradiction bourgeoisie/prolétariat. Le socialisme que l’on pourrait caractériser par la dictature du prolétariat (politique) et la socialisation de l’ensemble des moyens de production (économique) ne peut être atteint juste après la révolution en raison de l’arriération économique du pays. Une phase de transition du capitalisme au socialisme s’avère donc nécessaire. Elle se caractérisera par la dictature du prolétariat et l’accumulation socialiste primitive du secteur nationalisé en vue de la socialisation des moyens de production et de l’accumulation socialiste(1).

Durant cette phase de transition vers le socialisme, le rôle des catégories marchandes, de la loi de la valeur et des stimulants matériels au sein du secteur d’État devrait donc exister.  De plus un secteur privé pourrait persister, par exemple au niveau agricole, artisanal, voire parfois industriel, en raison du faible développement technique et de la non interdépendance des branches de l’économie entre elles. Le non lien des différents secteurs de l’économie ne permet pas un calcul des besoins de la société en temps de travail nécessaire.

Les résultats théoriques de ma recherche permettent de montrer qu’il existe plusieurs facteurs qui vont déterminer la plus ou moins grande persistance des relations marchandes durant la période de transition du capitalisme au socialisme. Tout d’abord, l’état des forces productives du pays qui s’engage ou déclare s’engager dans la construction du socialisme est un facteur déterminant. Plus le caractère des forces productives est faible plus la loi de la valeur peut jouer un  rôle important pour un développement soutenu de la production. Mais une relation mécanique entre rapport de production et caractère des forces productives est à rejeter. En effet, l’établissement de nouveaux rapports de production va dépendre de la lutte de classe qui prévaut dans le pays et des rapports de classe existants. Si une réelle dictature du prolétariat est effective, la conscience, une réelle compréhension des contradictions (entre plan et marché) de la période de transition, permettra l’établissement de rapports sociaux plus élevés qui tendront à accroître les forces productives.

« La transformation socialiste des rapports de production résulte toujours de la lutte de classe et avant tout de la lutte idéologique et politique de classe menée à l’échelle de la formation sociale ». (Bettelheim, 1968)

La lutte politique permettra aux nouveaux rapports de production d’imposer la façon dont les forces productives doivent croître, mais la croissance des forces productives est indispensable afin de rendre pérennes les rapports de production et de leur permettre de se développer jusqu’au communisme. Le degré d’usurpation du pouvoir de la classe ouvrière par une bureaucratie jouera donc un rôle en ce qui concerne l’utilisation de la loi de la valeur et des rapports de distribution (stimulants matériels) qui lui sont liés. Plus une bureaucratie usurpe le pouvoir de la classe ouvrière et plus celle-ci est moins intéressée et consciente des buts politiques et économiques à atteindre et plus l’utilisation des stimulants matériels et des catégories marchandes devra être importante pour un accroissement efficient des forces productives.

Le troisième facteur n’est pas moins important. Plus un pays est isolé en tant qu’économie en transition, moins les échanges solidairement intégrés et pérennes, au sein d’une division internationale socialiste du travail, sont élevés. Le pays, surtout s’il a un faible développement initial de ses forces productives, devra essentiellement compter sur ses propres forces et l’utilisation de catégories marchandes devra être plus élevée. Les trois facteurs vont influer de manière dialectique et parfois pourront rentrer en contradiction les uns les autres. C’est l’interrelation de ces trois facteurs déterminera le rôle que la loi de la valeur devra jouer pour un développement efficient des forces productives et donc aussi de l’amélioration des conditions de vie de la population qui reste un objectif majeur du socialisme. Ceci peut être considéré comme les hypothèses de recherche.

La révolution cubaine se produisit en 1959 et la proclamation du caractère socialiste de celle-ci fut prononcée en 1961, suite à une lutte qui a opposé les forces révolutionnaires cubaines et l’impérialisme étasunien ainsi que les forces révolutionnaires (petite bourgeoise et prolétarienne) et la bourgeoisie cubaine. Cuba se rapprocha donc de l’URSS avec qui elle commença à effectuer des échanges commerciaux. Cuba encore aujourd’hui se proclame comme pays en transition vers le socialisme(2) comme le rappelle le discours de Raul Castro, le 1 août 2009. Le but de la recherche effectuée, outre la réflexion théorique, est d’analyser les différentes périodes de la révolution cubaine en ce qui concerne l’appréhension de la politique vis à vis des stimulants matériels et de l’utilisation de ceux-ci en rapport avec la réflexion théorique antérieure, et de comprendre les problèmes quant à une application effective d’une bonne rémunération socialiste à Cuba.

L’étude se fera en trois étapes En premier lieu, nous analyserons la première période de la révolution cubaine de 1959 à 1970. Ensuite,  nous prendrons en compte les décennies 1970 et 1980 au cours desquelles le système économique s’aligna en partie sur celui de l’URSS. Et enfin, nous finirons notre étude sur la période post chute de l’URSS où des changements majeurs eurent lieu en raison d’une grave crise économique.

 

I. La première période de la révolution cubaine : tâtonnement et offensive révolutionnaire

A. Grand débat économique et tâtonnement pratique

          Un fait manifeste à Cuba, au début de la révolution était le manque d’expérience des nouveaux dirigeants cubains concernant la politique économique socialiste. De nombreux experts étrangers furent appelés pour conseiller les premières perspectives de plans économiques(3). C’est à partir de 1963, que deux courants opposés vont voir le jour publiquement et vont commencer un débat d’opinion important essentiellement par l’intermédiaire de revues théoriques(4). Ce débat portait sur le type ou plutôt le degré de planification économique à adopter et plus spécifiquement sur l’utilisation de la loi de la valeur au sein du secteur nationalisé et donc sur l’utilisation de stimulants matériels pour les travailleurs dans la période de transition.

Certains experts étrangers tels Charles Bettelheim et Ernest Mandel participèrent au Grand Débat Economique. Ernesto Guevara, fit partie du camp qui rejetait l’utilisation de la loi de la valeur et la prédominance des stimulants matériels(5)car ils favoriseraient les comportements égoïstes et le rétablissement du capitalisme. Il proposera le Système Budgétaire de Financement (SBF) comme forme de planification qui sera appliquée à l’industrie au cours de son mandat au ministère de ce secteur. Les partisans d’une plus large utilisation des stimulants matériels et de la loi de la valeur (Carlos Rafael Rodriguez, Alberto Mora, Charles Bettelheim(6)) faisaient référence au faible développement des forces productives pour justifier leur point de vue.

Pendant un certain temps, Guevara fut donc responsable du ministère de l’industrie, Carlos Rafael Rodriguez, ministre de l’INRA (Institut National de la Réforme Agraire) et Alberto Mora ministre du commerce extérieur. Il en résulta que deux types de planification furent appliqués. Le SBF dans l’industrie et un système budgétaire étatique modifié dans l’agriculture avec une plus grande utilisation de la loi de la valeur. Au  niveau de l’incitation au travail, les deux systèmes ont appuyé leurs revendications. Dans l’agriculture, des systèmes de salaire aux pièces et de récompenses matérielles ont été mis en place, bien que dans une faible mesure. Dans le secteur industriel, l’accent a été mis sur les stimulants moraux à travers des récompenses honorifiques (médailles, drapeaux) distribuées par la CTC (Centrale des Travailleurs Cubains) ainsi que par les discours des leaders qui sont là pour encourager le peuple à l’effort de création de la société socialiste. Il existait également des incitations monétaires au sein du secteur industriel, des bonus pour le dépassement des normes, mais aussi des malus pour le non accomplissement de celles-ci. Si un travailleur n’accomplissait que 90% de la norme de production, il perdait 10% sur son salaire, mais s’il dépassait de 10% la norme, l’augmentation de son revenu ne correspondait qu’à la moitié du dépassement (ici 5%), mais sans dépasser le niveau du degré supérieur de l’échelle salariale. Ce type de stimulant matériel correspondait à la vision de Guevara pour promouvoir la formation professionnelle.

Cette période fut donc une période de tâtonnement (ce qui peut caractériser toute l’histoire de la révolution cubaine), tant sur le plan de la politique économique (planification) que sur celui plus particulier de la stimulation. Mais n’oublions pas de souligner que beaucoup d’autres choses ont été faites à ce moment-là et qui ont une importance pour notre raisonnement, telles que l’augmentation significative des salaires, l’abaissement du prix des loyers et l’instauration du système de rationnement entre autres.

 

B. L’offensive révolutionnaire

Le début de la période nommée « offensive révolutionnaire » peut se dater en 1966, lors d’un discours de Fidel Castro, le 26 juillet. Celui-ci, depuis le début de la révolution, n’avait pas réellement pris parti pour l’une ou l’autre des deux tendances. On sait que Guevara a quitté Cuba en 1965 pour aider au développement de guérillas dans d’autres parties du monde (Congo, Bolivie). Certains analystes affirmaient que les mesures de l’offensive révolutionnaire correspondaient à la vision de Guevara sur la planification. En réalité, cela peut se contredire facilement.

En effet, à la suite du discours de Fidel Castro, très critique vis-à-vis des stimulants matériels et de l’existence des relations marchandes sous le socialisme, la centralisation des ressources va s’effectuer dans l’agriculture, les tenants du calcul économique vont être relégués à des postes de second plan, et les stimulants matériels mis en place depuis la révolution, vont être progressivement supprimés. Un système de plans spéciaux va gérer toutes les relations du secteur économique socialiste. Il faut rappeler que Cuba à ce moment, est le pays où le taux de moyens de production détenu par l’État est le plus élevé au sein des économies socialistes planifiées. Pendant hiver de 1968, 56 638 petits commerçants virent leurs biens  confisqués (Mesa-Lago, 1971). A cette date, 30% des terres agricoles restaient de petites exploitations privées, tous les autres moyens de productions (agricoles, industriels) ayant été nationalisés(7).

La planification centralisée, sans utilisation de la loi de la valeur, le rejet et la suppression des stimulants matériels – ceux-ci le furent progressivement et leur suppression effective peut être datée de 1968 - montrent que les dirigeants cubains souhaitaient construire le socialisme et le communisme le plus rapidement possible. Nous pouvons dire que les rapports de production qui ont voulu être mis en place furent trop élevés (en direction du socialisme) au vu de la situation de Cuba. Tout d’abord, près de dix ans après la révolution, l’état des forces productives restait encore faible à Cuba. Deuxièmement, l’effervescence révolutionnaire avait perdu de son ampleur et une bureaucratie commença à s’affirmer au pouvoir. De plus, les relations avec les économies planifiées d’Europe de l’Est et avec l’URSS ne s’étaient pas encore stabilisées.

Les résultats économiques de Cuba au cours de cette période furent catastrophiques en particulier en ce qui concerne la productivité du travail, et les rapports de production trop élevés mis en place à cette période n’étaient pas justifiés pour un accroissement notable des forces productives. L’échec de l’offensive révolutionnaire fut mis en valeur par l’échec de la zafra(8) des 10 millions de tonnes de 1970, et sa politique sera remise en cause à partir de ce moment.

 

II. Le Système de direction et de Planification de l’Economie (SDPE) : 1972-1989

A. Explication du nouveau système de direction économique

          A partir de l’échec de la zafra de 1970, les mesures de l’offensive révolutionnaire seront remises en cause. Dès 1971, le principe émis par Marx dans la critique du programme de Gotha « à chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail », principe correspondant au rapport de distribution devant dominer lors de la phase inférieure du communisme, le socialisme est réaffirmé comme principe de base de la rémunération du travail. Il s’ensuit, et cela dès 1970, une reprise de l’application de normes de travail dans tous le pays. Les normes de travail avaient décliné voire disparu depuis « l’offensive révolutionnaire ». En 1972, 3000 unités économiques étaient normées, en 1973, 53000 et en 1975, 69091 (Karl, 1975). Les normes de travail ont pour but, bien sûr, de régler le niveau de salaire des travailleurs au niveau de la production atteint et à l’augmentation de la productivité. En 1975, 48% des travailleurs travaillaient en accord avec des normes de production et 20% avaient leurs salaires liés à l’accomplissement et au dépassement de ces normes (Rodriguez, 1990).

Le SDPE sera mis en place à partir de 1976, date du début du premier plan quinquennal cubain. Depuis 1972, Cuba était rentré au sein du Conseil d’Assistance Economique Mutuel (CAEM). La grand majorité des échanges commerciaux cubains étaient donc inclus et planifiés avec ceux des pays d’Europe de l’Est et de l’URSS principalement. Nous pouvons constater aussi que le fonctionnement de la planification et des entreprises au sein du SDPE se rapprochait fortement du système soviétique rénové des réformes de 1965.

Les objectifs affirmés du nouveau système étaient ceux-ci :

-       Conjuguer l’intérêt social général avec le particulier des organismes, provinces, entreprises et travailleurs ;

-       Arriver à l’efficience maximale au niveau économique à travers l’utilisation plus rationnelle de ressources matérielles et humaines et produire le maximum de résultats avec le minimum de dépenses ;

-       Établir des mécanismes qui assurent la discipline nécessaire au travail, et qui contribuent à l’augmentation constante de la productivité et stimulent à élever la qualité de la production de biens et services ;

-       Établir la corrélation adéquate entre stimulants matériels et moraux de manière à ce que les deux formes de stimulants contribuent à la fois à l’augmentation de l’efficience économique et au développement de la morale socialiste et communiste (Perez, 1985).

Le but du SDPE était de laisser plus de place au calcul économique et de donner plus d’autonomie aux entreprises afin de relancer la production et d’élever leur efficience en donnant plus de responsabilités et d’intéressement aux membres des unités économiques, en particulier les directeurs. Une dose plus importante de stimulants matériels fut incorporée. Trois fonds de stimulation furent créés et laissés à disposition des entreprises :

-       Amélioration des conditions socioculturelles des travailleurs de l’entreprise ;

-       Récompense matérielle et individuelle aux travailleurs en accord avec les résultats de la gestion de l’entreprise, en incluant le personnel dirigeant et administratif ou fonds de premio;

-       Développement et amélioration des conditions technico-productives des entreprises (Gomez, 1986).

Ces fonds sont exactement semblables à ceux mis en place en Union Soviétique en 1965. Ils s’ajoutaient aux primes pour accomplissement ou dépassement du plan. Au niveau de la création des fonds de stimulation, en 1979, 191 entreprises étaient incluses dans le plan de formation, et 79 d’entre elles ont eu le droit de former un fonds de stimulation. Mais 40 n’ont pas pu distribuer de premio, car l’augmentation du salaire était supérieure à l’augmentation de la productivité. 99150 travailleurs ont touché un premio cette année-là, pour une moyenne de 61 pesos chacun.

Nous voyons que dans les premières années, le système de stimulation peine à se mettre en place. En fait, c’est tout le système de direction économique qui est dans cette situation. Cela est dû au manque d’organismes et d’institutions adaptés qu’il faut donc créer de surcroît : logiciels statistiques, système de contrat, programme de management. Malgré des résultats économiques en partie bons sur la période du SDPE (à noter une dégradation à partir des années 1980, 1985 est une prémisse de la crise des années 1990) et une augmentation du  niveau de vie de la population, le nouveau système de direction économique n’a jamais été mis en place efficacement. La lourdeur bureaucratique a pu entraver la marche vers une meilleure décentralisation des entreprises. Le bas prix du sucre sur le marché mondial est également pointé du doigt (Gomez, 1986). D’autres auteurs comme Zimbalist pointent au contraire, une utilisation non efficiente des primes pour accomplissement ou dépassement des normes ou du plan. En effet, ces normes auraient été beaucoup trop faibles, mal révisées, il était très facile de les dépasser, donc elles auraient pu être plus élevées et auraient sûrement permis une plus grande productivité du travail à cette période. Dans leur grande majorité, ces normes étaient élémentaires plus que techniques ou semi-techniques (75,5% contre 0,3% et 24,2% en 1987). Par exemple en 1979, 95,5% des travailleurs opérant avec des normes excédaient leurs quotas. Il arrivait parfois qu’au sein de certaines entreprises, il n’y ait pas eu de révision de normes durant plusieurs années (Zimbalist, 1989).

 

B. Réflexion sur le nouveau système de direction économique (SDPE)

Comme nous l’avons vu, le SDPE avait pour but une augmentation de l’autonomie des entreprises, qui passait également par un accroissement du rôle de la loi de la valeur et des catégories marchandes au sein de l’économie. Outre, la méthode du calcul économique et l’augmentation de la stimulation matérielle, en 1981, les marchés « libres » agricoles sont légalisés, c'est-à-dire que les paysans privés existant pouvaient vendre leurs excédents(9) sur des marchés où les prix se fixaient en fonction de l’offre et de la demande.

Pour revenir à notre cadre d’analyse, nous voyons que Cuba durant cette période, par son intégration à la « division internationale socialiste du travail » au sein du CAEM profitait d’un environnement international plus favorable. Les échanges avec les économies planifiées d’Europe de l’Est lui assuraient des importations de biens d’équipement et de consommation. Malgré une augmentation de la productivité et du produit social global ainsi que du niveau de vie de la population, les forces productives restaient à un niveau faible. Le nouveau système de direction économique a plutôt augmenté le pouvoir des directeurs d’entreprise plutôt que celui des travailleurs, en limitant l’influence des conseils ouvriers d’entreprises créés au début des années 1970(10).

Nous avons donc assisté durant cette période à un maintien de la bureaucratie, la démocratie socialiste ne s’étant pas améliorée. De même, le niveau des forces productives restait bas. Mais la situation internationale de Cuba en tant que pays se proclamant en transition vers le socialisme s’améliora, ce qui permit une amélioration économique, bien que l’utilisation de la loi de la valeur et des stimulants matériels restait limités du fait de la mauvaise application du SDPE.

 

III. Le nouveau contexte depuis les années 1990

A. Crise économique et réformes

          Les difficultés économiques à Cuba ont commencé à se faire ressentir à partir de 1985. Tout d’abord, Cuba a dû suspendre le paiement du service de sa dette. Le pays ne put quasiment plus emprunter sur les marchés internationaux, et donc dû réduire ses importations en Monnaie Librement Convertible (MLC) que les pays du CAEM ne pouvaient lui fournir. Le processus de « rectifications des erreurs et tendances négatives » initié par Fidel Castro à partir de 1986 allait réduire la part des catégories marchandes au sein de l’économie, en stoppant le SDPE, en réduisant l’octroi de stimulants matériels et en supprimant les marchés « libres » agricoles entre autres. Le pouvoir justifiait ce processus par la part trop importante du calcul économique dans le pays et par l’enrichissement excessif d’une certaine frange de la population.

La désintégration de l’URSS et le passage à l’économie de marché des pays de l’Europe de l’Est à partir de 1989 entraîna le démantèlement du CAEM. Les échanges cubains ne furent donc plus protégés, et l’économie s’enfonça dans une crise économique très importante. L’année 1993 est le point de chute de la crise cubaine. Entre 1989 et 1993, les exportations et les importations se contractent de 79% pour les premières et de 73% pour les secondes (Herrera, 2006), la chute du PIB fut de 35% entre ces deux dates. La capacité productive du pays diminua donc fortement. L’approvisionnement en combustibles faisait défaut, ainsi que celui en pièces de rechange pour les machines agricoles par exemple. Un secteur très touché par la crise fut celui des transports.

Pour sa part, le PIB a retrouvé son niveau de 1989 seulement en 1999. Les réformes économiques ont permis à Cuba de refaire partir son économie, la croissance redevient positive en 1994, même si le rattrapage par rapport à 1989 n’est pas opéré dans tous les domaines. Cuba a également dû rechercher de nouveaux partenaires économiques fiables qu’elle a trouvé essentiellement avec la Chine et certains pays d’Amérique latine qui ont des gouvernements de gauche hostiles aux Etats-Unis depuis la fin des années 1990 comme le Venezuela et la Bolivie(11). Mais ces échanges sont sans commune mesure avec ceux existant à l’époque du CAEM.

Des réformes économiques importantes et nécessaires au redressement de l’économie ont été mises en place à partir de 1993. On peut noter la légalisation de la circulation du dollar, l’ouverture aux Investissements directs à l’Etranger (IDE) tout de même limités à 50% du capital d’une entreprise, à la légalisation des marchés « libres » agricoles et artisanaux, à la suppression du monopole du commerce extérieur par l’État entre autres. Ces réformes entraînèrent donc une augmentation relativement importante du rôle de la loi de la valeur dans l’économie. Les stimulants matériels, suite à la reprise de l’économie en 1994, furent de nouveau mis au devant de la scène.

 

B. La nécessité d’une amplification du rôle des catégories marchandes dans la période actuelle

Les changements structurels que Cuba a connus depuis les années 1990 en raison de la chute de l’URSS peuvent être caractérisés principalement par une augmentation du rôle de la loi de la valeur dans l’économie. Ces réformes ont permis à l’économie de retrouver à peu près le niveau de 1989 sauf dans certains domaines comme le salaire réel par exemple. La crise entraîna une diminution des forces productives de la société, en raison de l’isolement international auquel fut confronté Cuba à partir de cette période.

Faible niveau des forces productives, maintien de la bureaucratie au pouvoir et isolement de Cuba en tant que pays se proclamant en transition vers le socialisme, ont contraint le pays à des réformes nécessaires visant à accroître le rôle des catégories marchandes dans l’économie et donc à étendre les rapports de production (rapports de propriété et de distribution) issus du capitalisme. Un nouveau système de direction de l’économie essaie de se mettre en place depuis 1998, le processus de perfectionnement des entreprises(12) mais plus de dix ans après son introduction, celui-ci peine à englober toutes les entreprises du pays.

Cependant, malgré la reprise de l’économie, celle-ci reste dans une situation difficile soumise à la rigueur d’octroi des emprunts au niveau international et à l’embargo des États-Unis par exemple. Dans la situation où les trois éléments (forces productives, bureaucratie et isolement international) restent dans la même configuration Cuba devra encore accroître la place des catégories marchandes, en augmentant par exemple la part des exploitations agricoles privées ainsi que des activités artisanales afin de stimuler la production sur le marché interne.

Si nous raisonnons par la modification d’un ou plusieurs de ces éléments, les choses pourraient en être autrement. Tout d’abord Cuba a réussi à tisser de nouvelles relations avec certains pays d’Amérique latine (dans le cadre de l’ALBA en particulier) et avec la Chine notamment. Mais pour le moment, ces échanges n’atteignent pas le niveau de ceux qui existaient au sein du CAEM. Une amplification relativement forte de ces échanges « solidaires », pourrait réduire la part des catégories marchandes nécessaires à une augmentation plus ou moins solide des forces productives. Deuxièmement, la modification de l’élément bureaucratique, sûrement moins envisageable à court terme, irait dans la même direction que l’augmentation des échanges « solidaires ». Une plus grande participation des travailleurs aux décisions tant politiques qu’économiques, tout en prenant en considération que l’objectif est la réalisation du socialisme, pourrait leur faire prendre conscience des contradictions qui existent au cours de la période de transition et réduire la part des stimulants matériels car ceux-ci seront moins nécessaires pour la motivation au travail.

 

Conclusion

          La persistance des catégories marchandes et de la loi de la valeur  au cours de la période de transition du capitalisme au socialisme a toujours été un débat important depuis la première révolution prolétarienne en Russie en 1917. On peut comprendre aujourd’hui la raréfaction d’analyse sur ce thème du fait de l’effondrement de l’URSS et du tournant économique de la Chine Populaire enclenché à partir 1978.

Cependant, l’analyse développée ici a pour but de continuer la réflexion sur ce sujet pour le cas cubain en particulier et pour les éventuelles révolutions futures qui pourraient se produire. Prendre en considération les trois éléments décrits ici pour juger de la « dose » de catégories marchandes et de stimulants matériels afin d’augmenter les forces productives de manière efficiente dans un pays en transition vers le socialisme (ou se proclamant comme tel), paraît adéquat et pourrait servir de base pour une analyse des pays qui ne sont plus des économies planifiées, pour ceux qui le sont encore (comme Cuba) et pour ceux qui pourraient le devenir.

Bien sûr, cette réflexion est pour le moment embryonnaire, une prise en compte et un développement des interrelations, des rapports dialectiques entre les trois déterminants(13) paraît importante pour une continuation de la recherche théorique sur ce thème ainsi que sur l’étude plus particulière du cas cubain, qui je l’espère pourra être menée de façon plus aboutie.

 

Notes de fin

1 En ce qui concerne l’accumulation socialiste primitive Cf. (Préobajensky, 1966)

2 Même si la caractérisation juridique du pays comme dictature du prolétariat ne figure plus dans la nouvelle constitution de 1992

3  On peut citer Charles Bettelheim, Paul M. Sweezy, Ernest Mandel, Jacques Chonchol entre autres.

4 Cuba Socialista, Nueva Industria…

5Guevara comprenait qu’une certaine dose de stimulant matériel devait exister. D’ailleurs au sein de son Système budgétaire de financement, des primes pour dépassement du plan et des malus pour non accomplissement de celui-ci existaient.

6 Celui-ci défendit ces arguments dans un article de la revue Cuba Socialista de 1964.  La vision de Bettelheim évoluera par la suite après plusieurs voyages en Chine Populaire. Lui qui semblait valider la loi de correspondance entre les rapports de production et le caractère des forces productives, opposera un tout autre point de vue, en affirmant que les rapports de production peuvent être le levier du développement des forces productives et que ce qui est important ce sont les rapports de classe existants.

7 Hormis quelques exceptions très contrôlées et insignifiantes au niveau statistiques

8 Coupe de la canne à sucre

9C'est-à-dire la part de leur récolte qui leur reste, après avoir donné leur quota à l’acopio de l’Etat.

10 Ces conseils élus à bulletin secret par les travailleurs et leurs prérogatives concernaient la discipline au travail et éventuellement la mauvaise attitude du « chef » en autres. Par exemple, lorsqu’en 1972, la production nationale par tête augmenta de 21% certains économistes attribuèrent cette augmentation à l’utilisation des stimulants matériels. Or cette version est contestable selon Janette Habel qui reprend les analyses de Zimbalist et Ekstein.

11 « Outre que ce n’est qu’en 1974 que les salaires furent liés à la productivité, Zimbalist et Ekstein considèrent que les travailleurs partagèrent plus volontiers les responsabilités des politiques auxquelles ils donnaient leurs accords. L’évolution des relations sociales dans l’entreprise permit une meilleure motivation des travailleurs et des propositions utiles à l’amélioration de l’efficacité du système de production, ce qui entraîna un accroissement de la productivité ». (Habel, 1989)

12 En 2004, fut crée l’ALBA (Alternative Bolivarienne pour les Amériques) sous l’impulsion du Venezuela. Cuba fut un des premiers signataires. Elle vise à des échanges solidaires entre les pays d’Amérique latine pour un développement social et structurel. Aujourd’hui 7 pays en font partie. Par exemple Cuba envoie des médecins et des maîtres d’école dans les quartiers défavorisés du Venezuela, et ce dernier vend du pétrole à Cuba à des tarifs préférentiels.

13 Ce processus vise à accroître l’autonomie des entreprises, la place des stimulants matériels en rémunérant les travailleurs selon le travail fourni…

14 Par exemple, l’isolement international du pays peut être un facteur d’émergence de la bureaucratie, Cf. (Trotsky, 1973).

 

Bibliographie

Bettelheim Charles (1968). La transition vers l’économie socialiste. Paris: Maspero.

Bettelheim Charles (1975). Révolution culturelle et organisation industrielle en Chine. Paris: Maspero.

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Habel Janette (1989). Rupture à Cuba, le Castrisme en crise. Paris: La Brèche.

Herrera Rémy (Dir.) (2006). Cuba révolutionnaire tome 2 : économie et planification. Paris: L’Harmattan.

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Pour citer cet article:

Leleu Jérôme, «Catégories marchandes, stimulants matériels et transition au socialisme à Cuba », RITA, N°4 : décembre 2010, (en ligne), Mis en ligne le 10 décembre 2010. Disponible en ligne http://www.revue-rita.com/notes-de-recherche-60/categories-marchandes-stimulants-materiels-et-transition-au-socialisme-a-cuba-111.html