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  • Compte-rendu de l’exposition "L’âge d’or des cartes marines : quand l’Europe découvrait le monde" (23 octobre 2012 – 27 janvier 2013)

Mathilde Duchemin

L’El Dorado des cartes marines : Découvertes et imaginaire européen du Nouveau Monde.

Compte-rendu de l’exposition « L’âge d’or des cartes marines : quand l’Europe découvrait le monde » (23 octobre 2012 – 27 janvier 2013).

Mots clés : Cartes marines ; Bibliothèque nationale de France ; Cartographie ; Exposition.
Key words : Seamap ; Bibliothèque Nationale de France ; Cartography ; Exhibition.
Palabras claves : Mapas de navegación ; Bibliothèque Nationale de France ; Cartografía ; Exposición.

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Mathilde Duchemin, Mathilde Dufourcq, Mathilde Fleury, Damien Rietz, Juliana Splendore, Matthieu Tayolle.

Etudiants de Master 1

Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine/ Université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle)

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L’El Dorado des cartes marines : Découvertes et imaginaire européen du

Nouveau Monde.

Compte-rendu de l’exposition « L’âge d’or des cartes marines : quand

l’Europe découvrait le monde » (23 octobre 2012 – 27 janvier 2013).

          L’exposition « L’âge d’or des cartes marines : quand l’Europe découvrait le monde », à la Bibliothèque nationale de France (BnF), nous a étonnés par le nombre et la variété des œuvres exposées, ainsi que par leur qualité. Elle est parvenue à rassembler un fond riche et exceptionnel de cartes et portulans, appartenant pour la plupart à la BnF. Nous avons eu l'occasion de découvrir cette collection au travers d'une visite guidée réalisée par M. Jean-Yves Sarazin, le directeur du département des cartes et plans, et l’un des commissaires de l’exposition.

Image 1 : L’exploitation des bois tropicaux au Brésil, Atlas Miller (détail), œuvre de Lopo Homem [Pedro et Jorge Reinel, António de Holanda], Portugal, 1519. Manuscrit enluminé sur vélin, 41,5 x 59 cm et 61 x 118 cm, ©Bibliothèque nationale de France, département des Cartes et Plans.

Dès son entrée, le spectateur est immergé dans un monde particulier, la présence d'une bande sonore rappelant le bruit du tangage du voilier, superposé à celui de l'océan. L'organisation de l'exposition n'est pas chronologique mais rend tout de même compte de l'absence de linéarité du progrès de la cartographie, se nourrissant de documents issus de lieux très divers. Le spectateur, qui devient alors acteur de son propre parcours, passe par un carrefour sensoriel structurant l’organisation de l’exposition. Ce lieu de passage obligé est conçu comme le centre d’une boussole, divisant l’espace en autant de thématiques que de points cardinaux. Telle une invitation au voyage, cannelle, poivre et gingembre sont des épices offertes à l'imaginaire du « voyageur », suggérant l'euphorie européenne pour les grandes expéditions.

 

Image 2 : Planisphère de Nicolò de Caverio, Italie?, vers 1506, dix feuilles de parchemin enluminé assemblées en une carte, 115 x 225 cm, Archives du service hydrographique de la marine, ©Bibliothèque nationale de France, département des Cartes et Plans.

Les cartes avaient différents usages au cours des siècles précédents. A l’origine, elles avaient une fonction avant tout économique et commerciale. Les premières cartes marines méditerranéennes sont des portulans : le trait de côte jonché de toponymes indiquant la multitude de ports est utile au cabotage et le tracé des chemins de navigations indispensable aux grandes expéditions vers l'ouest. Elles avaient également une visée didactique et politico-militaire pour les élites; la domination de l’Espagne et du Portugal sur les Amériques est en effet rendue possible en partie grâce à la cartographie[1]. L'élaboration des cartes pouvait aussi servir à la demande de subsides ou à la mise en valeur et à la résolution d'enjeux territoriaux liés à la délimitation des possessions outre-Atlantique (le Traité de Tordesillas en est l’un des exemples les plus frappants). Le planisphère de Nicolò de Caverio témoigne de l’appropriation du Nouveau Monde par le roi d'Espagne, en nommant par exemple l’espace situé au nord de l'Amérique du Sud « Nouvelle Castille » (parfois appelée « Castille d'Or »).

L’exposition donne à voir en filigrane une histoire de la cartographie européenne et permet de rendre compte de la longue trajectoire de la science cartographique. Son rôle est structurant dans le processus de construction d’une vision globale du monde, et ce dès les premières cartes arabes du Xe siècle. Le nombre de cartes représentant les nouvelles terres découvertes ne cesse alors d’augmenter. Au XIIIe siècle, ce phénomène s'explique par l'explosion des échanges commerciaux en Méditerranée, mais aussi par les dernières croisades et la multiplication des pèlerinages. La croissance du nombre de cartes gagne ensuite en intensité aux XVe et XVIe siècles lors des premières expéditions en haute mer. Les cartes, comme celle de Nuño Garcia de Toreno[2], sont complétées au fur et à mesure des découvertes, grâce aux récits des marins et explorateurs qui suivent le sillon tracé par Magellan. Il n’y a pas pour autant de progrès linéaire dans la représentation de l’Amérique au XVIIe siècle. Des mises en cause de la conception du monde voient alors le jour. Les querelles scientifiques de l'époque sont notamment visibles autour du conflit au sujet de la représentation de la Californie : certains étaient persuadés qu'il s'agissait d'une île, d'autres d'une péninsule. En regardant l’évolution des cartes depuis le XVe siècle, on comprend l’importance de l’effort des cartographes : il a fallu plus de deux cents ans pour déchiffrer et reproduire les contours de l’Amérique.

Les cartes marines européennes représentant l'Amérique sont en réalité de véritables œuvres d'art et objets d'apparat qui reflètent l’imaginaire occidental de l’époque. Sur certaines, on peut observer des représentations de territoires alors inconnus, où réalité et fantasmes se confondent. Le fleuve Amazone est incarné par un serpent, près duquel figurent les mythiques Amazones, des scènes de la vie quotidienne amérindienne et des rituels exotiques, tel que le cannibalisme. Des lieux sont mêmes inventés : la célèbre utopie de l’El Dorado reste présente à la supposée jonction[3] du fleuve Amazone et du Rio de la Plata jusqu’au XVIIIe siècle. Sur certaines cartes, des lacs imaginaires apparaissent au beau milieu de la forêt amazonienne.

Il semble pertinent, enfin, de relier cette visite à l’expérience plus personnelle de certains d’entre nous issus de pays latino-américains. En effet, cette exposition a pu être vécue comme une connexion avec leur propre histoire, comme celle du Brésil. La présence de la version originale de l’Atlas Miller dans l’exposition, l’une des premières cartes représentant ce pays récent « découvert » avec ses peuples autochtones et la faune « exotique », n’est pas sans rappeler les illustrations des livres d’histoire brésiliens qui enseignent l’héritage colonial du pays. Plus qu’un voyage, cette visite a inévitablement été source de réminiscence.

 

Notes
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[1] Ainsi, nous recommandons par exemple les travaux de Martine Droulers sur la géohistoire du Brésil et l’usage des cartes dans la formation du territoire national brésilien : Brésil : une géohistoire, PUF, coll. « Géographies », 2001. Elle explique dans cet ouvrage l'évolution spatio-temporelle du Brésil en analysant les relations profondes entre espaces et sociétés.

[2] Entre 1519 et 1526 (date de sa mort), Nuño Garcia de Toreno était « maître des cartes de navigation » à La Casa de la Contratacion, ministère chargé de s'occuper des affaires commerciales et scientifiques liées aux nouvelles découvertes. Le Planisphère Salviati de 1522, œuvre anonyme, lui est attribué. De même, Magellan aurait utilisé 23 cartes confectionnées par le piloto y maestro pendant son expédition, entre 1517 et 1522.

[3] En effet, il n’est pas rare que l’ignorance vis-à-vis d’espaces qui n’ont pas encore été explorés donne lieu à des malformations voire à des inventions lors de l’élaboration des cartes. Ici, la « jonction » du fleuve Amazone et du Rio de la Plata fait référence à une anomalie dans la représentation de l’Amérique du sud dans l’Atlas Miller.

 

Pour citer cet article

Mathilde Duchemin et al., «L’El Dorado des cartes marines : Découvertes et imaginaire européen du Nouveau Monde. Compte-rendu de l’exposition « L’âge d’or des cartes marines : quand l’Europe découvrait le monde » (23 octobre 2012 – 27 janvier 2013) », RITA [En ligne], N°7: juin 2014, mis en ligne le 26 juin 2014. Disponible en ligne : http://www.revue-rita.com/regards7/compte-rendu-de-l-exposition-l-age-d-or-des-cartes-marines-quand-l-europe-decouvrait-le-monde-23-octobre-2012-27-janvier-2013.html

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