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Julie Hernandez

Réecritures urbaines: héritages créoles et empreinte étasuniennes à La Nouvelle-Orléans

La Nouvelle-Orléans est un palimpseste urbain situé à l’articulation entre plusieurs mondes. La plus latine des cités nord-américaines n’est pourtant pas une complète anomalie parmi les autres villes des Etats-Unis mais plutôt le produit d’une négociation socio-spatiale entre son identité créole originelle et les dynamiques d’américanisation qui travaillent le tissu urbain depuis plus d’un siècle…

…Mixité et ségrégation, exceptionnalité et assimilation sont les enjeux de cette négociation, en particulier autour de l’utilisation des espaces publics. À la fois rapport à l’espace et rapport aux autres, la dialectique créole / nord-américaine gouverne les modalités d’une urbanité particulière, où les pratiques citadines négocient en permanence les héritages culturels et socio-politiques de la ville. Ces empreintes multiples et finement imbriquées sont un des enjeux de la reconstruction de La Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina, qui a remis en cause les héritages mais aussi les dynamiques qui nourrissaient cette urbanité métisse.

 

 

Abstract

New Orleans is an urban palimpsest at the junction of several worlds. The most Latin northern American city is however not a complete anomaly among the other U.S metropolis, but rather the product of a dialogue between its original Creole identity and the dynamics of Americanization, which have been transforming its urban space and society in the past century. The object of this dialogue are social and racial interaction and segregation, as well as exceptionalism and assimilationism, especially when it comes to the uses of public spaces. Both a relation to space and a relation to others, this Creole / American argument fuels a distinctive urbanity, where cultural, social and political legacies are permanently negociated through urban practices. These multiple and subtly imbricated footprints are a crucial issue in the city post-Katrina recovery, as the hurricane jeopardized not only the legacies but also the dynamics fueling this creole urbanity.

Mots-clefs: La Nouvelle-Orléans; Ville américaine ; Créolité ; Espaces publics ; Catastrophe naturelle.

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Julie Hernandez

Sous la direction de M. Alain Musset
Doctorante en Géographie
Université de Paris Ouest Nanterre

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 Réécritures urbaines :

Héritages créoles et empreinte étasunienne(1) à La Nouvelle-Orléans

 

Introduction

          La Nouvelle-Orléans est une ville à part. « La plus africaine des villes américaines » (Midlo Hall 1992), « Un tiers-monde aux Etats-Unis » (Katznelson 2005). Une cité cosmopolite, française, espagnole, caribéenne, africaine, mais aussi cubaine, italienne et vietnamienne. Alors que les villes nord américaines influencent les manières d’habiter et de faire société à travers le monde, La Nouvelle-Orléans semble paradoxalement marquée par l’empreinte des Suds. Cela explique sans doute sa place modeste, au regard de sa taille, dans les études urbaines nord américaines (Campanella 2002), apparemment convaincues que l’analyse de La Nouvelle-Orléans n’apprend rien sur une ville des Etats-Unis.

Ce statut d’exception explique en revanche sa fortune en tant que destination touristique nationale. L’exotisme immédiat des paysages urbains mais aussi de la culture produite et pratiquée est la principale ressource de la ville. Au-delà de sa musique, de sa cuisine ou de son architecture inhabituelles dans les cultures et les paysages urbains nord-américains, La Nouvelle-Orléans est une ville où les formes de la sociabilité et la pratique des espaces publics revêtent des formes particulières. De la « licence » de boire de l’alcool en public aux parades de Mardi Gras, la ville capitalise sur ces pratiques étrangères au reste des Etats-Unis. L’exceptionnalité est son fond de commerce.

Le passage de l’ouragan Katrina et la catastrophe qui a suivi la rupture des digues censée l’ensemble de la ville a tout d’abord remotivé cette impression d’anormalité. Les morts par centaines, la faillite des systèmes de secours et l’incurie des autorités sont autant de caractéristiques généralement associées aux désastres qui affectent les pays en voie de développement. Pourtant, l’étude des conditions à l’origine des terribles images de la fin de l’été 2005 rappelle des notions bien connues des géographes urbains nord-américains : violents phénomènes de ségrégation, pauvreté intra-urbaine dramatique et citoyens privés d’accès à la ville et à ses ressources, renvoient à « l’Apartheid » étasunien décrit et analysé depuis les années 1990. (Massey and Denton 1998). Comme si les vents de Katrina avaient brusquement arraché le vernis d’exotisme de la ville pour révéler une crise urbaine semblable à tant d’autres aux Etats-Unis.

Le débat scientifique n’est pas neuf entre les « exceptionnalistes », qui insistent sur l’unicité de La Nouvelle-Orléans en Amérique du Nord, et les « assimilationnistes » qui considèrent que les creole cottages, les Second Lines ou encore la cuisine créole sont d’anecdotiques anomalies au regard de la nature profondément étasunienne de l’organisation et des problèmes urbains (2). La solution de ce débat semble se situer dans un entre-deux, ou plutôt dans un va-et-vient constant entre ces deux grilles de lecture. Le site et l’histoire exceptionnels de la ville ont crée une communauté et une culture urbaine originales mais les transformations de la société étasunienne ont également modifié la forme et l’identité de La Nouvelle-Orléans. Le géographe Pierce Lewis a proposé une première esquisse de ce mouvement, en décrivant l’arrimage progressif de « l’îlot » historique, social, culturel de La Nouvelle-Orléans au reste de l’Amérique du Nord au cours du 20ème siècle. (Lewis 2003).

Cet article(3) se propose de revenir sur cette insularité contestée de La Nouvelle-Orléans, à travers l’analyse des paysages et de la morphologie urbaine, ainsi que des pratiques et des interactions socio-culturelles spécifiques à la ville. Notre hypothèse est que ces deux dimensions sont à étudier simultanément et dans leur interaction pour mettre en évidence ce que nous proposons d’appeler la « créolisation permanente » de la ville. Appartenant à un champs lexical proche de celui de l’île, la notion de « créolisation » est ici entendue comme l’accumulation et l’intégration des héritages marqués par la multiplicité des empreintes historiques et géographiques, et la production d’une urbanité spécifique. Á la fois rapport à l’espace et rapport aux autres cette dernière se caractérise par des formes complexes de mixité et de ségrégation socio-spatiales, et par un très fort sentiment d’identification à la ville. Comment ce processus continue-t-il d’exister à La Nouvelle-Orléans malgré deux siècles d’appartenance à l’histoire urbaine nord-américaine, et dans quelle mesure cette créolisation pourrait-elle être remise en cause par les conséquences de l’ouragan Katrina ?

Carte 1. Localisation des principaux quartiers cités.
 
 

I. Les héritages de l’urbanité coloniale

 A. Une « île » entre plusieurs empires

          L’originalité intrinsèque de La Nouvelle-Orléans en Amérique du Nord vient du fait qu’elle est une fondation coloniale latine, la seule ville majeure des Etats-Unis jusqu’au 20ème siècle à avoir été construite et développée par des puissances non anglo-saxonnes. C’est également une ville dont l’existence a d’abord été justifiée par sa position relative à d’autres ensembles géographiques. Sa situation exceptionnelle d’articulation entre l’espace latino américain et caribéen et le continent nord-américain, par le contrôle de l’embouchure du Mississippi, a compensé le caractère anti-urbain de son site. Le delta du grand fleuve, très instable dans le sud-est de la Louisiane, est une succession de bras morts encerclant de vastes marais et plaines d’inondation, parfaitement impropre au développement d’une ville qui dépassait le demi-million d’habitants en 2005.

Mais pour les Français qui l’ont fondé en 1718, La Nouvelle-Orléans constituait la porte sud de la vaste colonie nord-américaine qu’ils prévoyaient d’étendre du Canada au delta du Mississippi. La sécession de La Louisiane au royaume d’Espagne après l’effondrement de l’Empire français en Amérique du Nord à l’issue de la guerre de Sept Ans, a renversé cette orientation pour faire de La Nouvelle-Orléans le port le plus septentrional de l’Empire espagnol. Ce siècle de domination latine a creusé la différence entre La Nouvelle-Orléans et les autres fondations coloniales nord-américaines.

Certes la ville a constitué pendant des décennies le principal port et marché du trafic d’esclaves aux États-Unis et un nœud essentiel du commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Nord et Caraïbe. Mais, malgré les liens économiques créés par ce trafic entre La Nouvelle-Orléans et le reste du Vieux Sud, la ville a conservé son insularité. La métaphore est empruntée à Pierce Lewis qui la décrit comme « une île dans l’océan nord américain, et une île en Louisiane ». Centre urbain dans un espace largement rural, bastion catholique en pays Réformé, régie par le droit civil latin et non par la common law anglo-saxonne,  isolat linguistique et culturel, La Nouvelle-Orléans possédait à la fin du 18ème siècle, une identité urbaine suffisamment marquée pour influencer sa population, dont les transformations renforçaient en retour la singularité du territoire urbain.

Pourtant, au-delà de ces particularismes politiques et culturels immédiatement apparents, ce sont les modalités d’une urbanité et d’une citadinité particulière qui frappent les observateurs de l’époque. L’organisation des paysages urbains, les pratiques publiques mais aussi les formes de la sociabilité sont caractérisées par un mélange paradoxal de racisme et de ségrégation officielle, perturbés par des phénomènes de mixité informelle entre les groupes sociaux et raciaux.

 

B. Un palimpseste humain

Les sociétés coloniales caribéennes s’organisaient généralement en quatre groupes définis par l’association des critères de race et de lieu d’origine. Le terme « créole » dans son acception la plus large désignait toute personne née dans la colonie. Il est ainsi possible de distinguer les Blancs européens récemment arrivés, les Créoles blancs, les esclaves noirs « importés » d’Afrique, et les Créoles noirs, c’est à dire les esclaves nés dans la colonie, auxquels il convient d’ajouter les populations indigènes précoloniales. À La Nouvelle-Orléans cette répartition a été compliquée par la succession des puissances coloniales et l’histoire chaotique de l’espace Caraïbe environnant pour produire un « mélange de toutes les nations » (de Toqueville 1831) dont les principales composantes sont résumés dans le tableau ci-dessous.

 

 Tableau 1. "Un mélange de toutes les nations": Groupes socio-culturels présents
à La Nouvelle-Orléans  vers 1850
(4).

Dans ce contexte cosmopolite, l’urbanisme local est dès les débuts de la colonie, marqué par la proximité résidentielle entre les esclaves noirs et les colons européens, les premiers vivant souvent dans les arrière-cours ou les étages des bâtiments occupés par les seconds. Les tribus indiennes environnantes tiennent leur marché au cœur des quartiers résidentiels créoles (Bayou St John et le French Quarter en particulier). Et la maintenance des premières digues protégeant la ville des crues du Mississippi est assurée par des groupes mixtes d’esclaves noirs et d’ouvriers blancs.

Population unique ou presque aux Etats-Unis(5), les « hommes libres de couleur », les Free People of Color, qu’ils soient d’anciens esclaves affranchis ou des Noirs libres venus des Caraïbes, fluidifient encore les codes sociaux. Ce groupe possède des ressources économiques non négligeables. Les recensements de 1804 et 1819 placent plus de 35% des Free People of Color dans le premier quart des fortunes locales (marchands et planteurs). Les cadastres de la même période les listent comme propriétaires de plusieurs dizaines de parcelles construites, en particulier dans les faubourgs Marigny et Tremé (Lachance 1992). Éduqués dans leurs propres écoles (St Mary Academy, St Louis School of Holy Redeemer), très conscients de l’importance politique et sociale de leur identité, les Free People of Color circulent en permanence entre les groupes Européens et Créoles blancs avec lesquels ils ont en commun un certain niveau socio-économique, et les Noirs avec qui ils partagent souvent des liens familiaux et un statut politique subalterne. Le fait que près de 30% d’entre eux possédaient au moins un esclave au début du 19ème siècle les rapprochent de la caste dominante des planteurs et marchands d’origine européenne, tout comme la pratique du « plaçage », c’est-à-dire du concubinage public entre Créoles blancs et leurs maîtresses de couleur (Gehman 1994). Cependant l’article du Code Civil de Louisiane interdisant tout mariage entre Blancs et Noirs, quel que soit leur statut, garantissait le maintien d’une ségrégation formelle, sinon de fait.

 

C. Une mixité sous contrainte

Cette mixité sociale et raciale apparaît cependant davantage comme une situation subie que comme un véritable projet de société urbaine. Le supposé « esprit de laissez faire » latin ou encore l’ethos assimilationniste qui caractérise la France du 18ème siècle a souvent été opposé à la philosophie exclusive de la société britannique pour expliquer cette relative fluidité, dans la pratique quotidienne tout du moins, des rapports sociaux et raciaux à La Nouvelle-Orléans. (Johnson 1992). Mais au-delà de ces considérations culturelles difficilement analysables dans le cadre de cet article, la société locale, si peu caractéristique des villes d’Amérique du Nord à la même époque, est d’abord le produit de conditions urbaines particulières qui ont moulé cette communauté dans un dialogue permanent entre l’environnement et les différentes vagues d’immigrants, et ont fait de cette ouverture à l’assimilation une nécessité absolue.

Sans exagérer le déterminisme du site, il est certain que l’exiguïté de l’espace aménageable a favorisé la mixité spatiale des populations. La Nouvelle-Orléans a été fondée sur un des rares terrains élevés (Higher Ground) de cette partie du delta, produit par l’accumulation de sédiments sur la rive nord du grand méandre formé par le Mississippi à cet endroit. À l’exception de quelques accidents topographiques isolés comme les « dénivelés » positifs d’Esplanade et Métairie Ridge (où s’est installé le quartier de Bayou St John), l’ensemble des terrains à l’abri des inondations jusqu’à la fin du 19ème siècle se résumait à une bande d’environ huit kilomètres de long sur à peine deux kilomètres de large.

L’environnement de la ville, marqué par la récurrence des inondations, ouragans, épidémies de fièvre jaune, et la menace permanente des raids indiens, a de plus rendu un esprit de compromis dans la gestion des groupes sociaux et raciaux nécessaire à la survie même de la colonie. Le long gouvernement du Sieur de Bienville (1701-1725, puis 1733-1743) a, dès la fondation de la ville, établi des principes de sociabilité fondés sur la tolérance, les échanges économiques, et le jeu des alliances souples entre colonisateurs européens, esclaves noirs, Free People of Color, et tribus indiennes environnantes. Les épisodes d’extrême violence ou de coalition entre esclaves en fuite et indiens furent relativement rares au regard de ce qui a pu être observé dans d’autres sociétés coloniales.

A cette coexistence contrainte par l’environnement local s’ajoute la nécessité politique d’association pour des groupes aux intérêts divers et fluctuants sur les frontières raciales, économiques et culturelles. Les Créoles blancs doivent ainsi la survie temporaire de leur langue et de leur culture après l’achat de la Louisiane à l’arrivée massive des Free People of Color réfugiés de St Domingue en 1809. Mais les intérêts politiques et économiques qu’ils partagent avec les nouveaux arrivants étasuniens les poussent progressivement à accepter la vision anglo-saxonne des rapports raciaux. Cependant cette domination nord-américaine ne s’impose qu’au milieu du 19ème siècle. Dans les décennies qui précèdent, le palimpseste humain décrit précdemment continue de gouverner les rapports sociaux et aucun groupe ne peut s’imposer politiquement, économiquement ou culturellement, sans le soutien de groupes d’intérêts alliés.

 

D. Des espaces publics comme lieu d’expression de cette mixité particulière

John Adams Paxton, administrateur américain originaire de Philadelphie et auteur du New Orleans Directory and Register, note en introduction de l’édition de 1822:

« La population est extrêmement mêlée. Elle inclut des Français natifs de Louisiane et ceux de l’extérieur, des Américains venus de tous les états de l’Union, quelques Espagnols et des étrangers de presque toutes les nations du monde. Il y règne une grande confusion des langues, et les jours de marché, on peut observer sur la Levée des gens de tous rangs, de toutes couleurs et de toutes conditions. En résumé, c’est un véritable monde en miniature » (pp.45-46)

L’agitation cosmopolite de la Levée décrite par J.A. Paxton est caractéristique de la fonction particulière des lieux publics à La Nouvelle-Orléans, par comparaison avec les usages qui se développaient alors aux Etats-Unis. Les Colonies de la Côte Est étaient en effet marquées par un urbanisme anglo-saxon et puritain, où l’accent était mis sur la sphère privée et une codification rigide des usages de l’espace public. L’urbanisme néo-orléanais était au contraire influencé par les formes et pratiques de l’Europe du Sud. La place publique en constituait l’espace central. La « Place d’Armes » du French Quarter, l’actuel Jackson Square, a servi de décor à tous les évènements publics mineurs comme majeurs des trois cents dernières années, depuis la première messe célébrée dans la nouvelle colonie, jusqu’à l’achat de la Louisiane et au premier discours de George W. Bush s’engageant à reconstruire la ville après Katrina. Chaque faubourg qui s’est développé ensuite, s’est étendu autour d’une place centrale (comme l’actuel Washington Square dans le Faubourg Marigny par exemple) et les premiers immigrants nord-américains installés après 1803 dans le Faubourg Ste Marie (où s’étend aujourd’hui le Central Business District) ont reproduit ce modèle de la plazza major avec l’aménagement de Lafayette Square, censé rivaliser avec la « Place d’Armes » créole comme lieu de sociabilité et d’échange.

Plus remarquable encore, la « Place des Nègres », aujourd’hui Congo Square, dans le Faubourg Tremé, était un lieu unique sur le continent nord-américain, le seul espace public dévoué à des échanges économiques, sociaux et culturels entre esclaves noirs.

L’histoire de Congo Square est une parfaite traduction des rapports raciaux complexes qui prévalaient durant la période coloniale de La Nouvelle-Orléans. Le maintien de l’ordre dans un environnement particulièrement difficile fut dès le début garanti par des usages de compromis racial plutôt que par l’usage de la force. Dans cette perspective, les esclaves se virent très tôt octroyer un jour de repos par semaine. Cette politique avait deux avantages. D’une part, elle satisfaisait les revendications des esclaves, et d’autre part, il était admis que ce jour de liberté pouvait être employé à des activités d’artisanat, de maraîchage, à la vente sur les marchés, bref à toutes ces activités qui diminueraient d’autant la quantité de nourriture que les maîtres devraient fournir à leurs esclaves chaque semaine. L’inquiétudesuscitée par un rassemblement important d’esclaves à l’intérieur même du French Quarter incita les autorités à rejeter le marché au nord de Rampart St. Mais les besoins alimentaires des Européens et des Créoles vivant dans le quartier historique demandaient de ne pas trop éloigner cette nouvelle source de productions maraîchères. D’où le choix de Congo Square à la limite du French Quarter, dans le quartier mixte de Tremé. De marché la place devint rapidement un lieu de sociabilité et de célébration pour les esclaves qui pouvaient y pratiquer leurs danses, chants et langues d’origine. Et, malgré son apparente exclusivité socio-raciale, une bonne partie des pratiques et des productions de Congo Square « transpirait » dans toutes les strates de la société néo-orléanaise : les esclaves domestiques venus y faire leur marché introduisaient légumes et épices afro-carribéennes dans la cuisine de leurs maîtres, et les rythmes et chants africains pénétraient la musique des Free Men of Color, souvent instruits de la musique classique européenne, dans un creuset d’où émergerait le jazz près d’un siècle plus tard.

Cette complexité des rapports sociaux – spatiaux hérités de la période coloniale a profondément marqué la ville. Les décennies qui suivent l’achat de la Louisiane ont cependant recouvert cette mosaïque raciale et culturelle d’un épais vernis anglo-saxon sous lequel la mixité et les usages particuliers des espaces publiques caractéristiques d’une urbanité « créolisée » n’apparaissent plus qu’en filigrane.

La deuxième moitié du 19ème siècle à La Nouvelle-Orléans fut marquée par une étasunification de la société et de l’espace urbain, caractérisée par une première distanciation des rapports raciaux et sociaux.

 

II. L’étasunification de « l’île » créole

 A. Du French Quarter à Uptown : un processus de différenciation spatiale progressive

L’expansion de la ville se fit en remontant la levée naturelle du fleuve jusqu’à la fin du 19ème siècle et forme un gradient depuis le modèle de mixité spatiale du French Quarter jusqu’au modèle ségrégationniste « de l’arrière cour » (backyard model) caractéristique des villes du Sud des Etats-Unis, dans ce qui est aujourd’hui le quartier d’Uptown.

 

 Carte 2. De la ville créole au "backyard model":
une étasunification progressive de l'espace urbain

Les premiers Américains installés dans le faubourg Ste Marie, limitrophe du French Quarter, étaient pris entre d’une part, une dépendance pour les ressources marchandes, mais aussi sociales et culturelles, vis-à-vis de la société créole, et, d’autre part, leur volonté de se distinguer de ce groupe dont la langue, la religion et la façon d’être en ville leur était profondément étrangers. Les fêtes et célébrations qui se tenaient le dimanche après-midi au sortir de la cathédrale St Louis ou sur l’esplanade de Congo Square ne correspondaient par exemple pas du tout à l’austère jour chômé des anglo-saxons.  D’où, malgré une certaine mixité résidentielle (de nombreux créoles habitaient le Faubourg Ste Marie) un premier marquage de l’espace urbain qui visait à affirmer l’identité nord-américaine de cette partie de la ville. L’exemple le plus symbolique est le changement du nom des rues de part et d’autre de Canal St, le boulevard « frontière » entre la ville créole et la ville étasunienne : St Charles Avenue côté américain devient ainsi Royal St, Camp St devient Chartres St, et Carondelet St devient Bourbon St dans le French Quarter.

Dans la seconde moitié du 19ème siècle la ville qui s’étend le long du fleuve devient presque exclusivement américaine (voir Carte 1). L’architecture des grandes demeures du Sud, qui se retrouve en particulier dans le Garden District et Uptown, est aujourd’hui une des principales ressources touristiques de la ville. Mais au-delà des paysages urbains, dont de proches cousins peuvent être observés à Charleston, SC, ou Savannah, GA, c’est aussi l’organisation de l’espace urbain qui « s’américanise » alors. La population étasunienne qui s’installe à La Nouvelle-Orléans avant la Guerre de Sécession pratique largement l’esclavage domestique et les grandes parcelles sur lesquelles sont installées les vastes résidences des nouveaux arrivants sont particulièrement gourmandes en personnel. D’où le développement du modèle dit « de l’arrière-cour » ou du « superblock ». Les demeures des maîtres sont installées le long des larges avenues parallèles (St Charles Ave, Prytania St) ou transversales (Jefferson Ave, Napoleon Ave, Louisiana Ave) au Mississippi, qui définissent ainsi de larges pâtés de maison ou « superblocks », à l’intérieur desquels sont installées les modestes résidences des esclaves et domestiques (voir Figure 1). Ce modèle présente deux avantages essentiels aux yeux de la société de l’époque : d’une part, il permet de garder ouvriers et domestiques à proximité de leur lieu de travail. D’autre part il prévient la coalescence des quartiers noirs en un grand sous-ensemble urbain qui constituerait, pour la classe dominante américaine, une menace sur l’ordre social établi.

 

 Figure 1. Le modèle du "superblock".

Cette relative proximité spatiale n’est cependant plus synonyme d’échanges socioculturels quotidiens, autrement que sous la forme de relations ancillaires, comme cela avait pu être le cas durant la période coloniale. Les modalités du « vivre ensemble » dans la Nouvelle-Orléans en voie « d’étasunification » ne correspondent plus nécessairement au degré de proximité spatiale.

 

B. Transformations sociales et étalement urbain : la fin de la mixité forcée

Cette ségrégation s’accentue après la Guerre de Sécession (1861-1865) sous l’effet réciproque de deux phénomènes : la « simplification » de la société néo-orléanaise et l’étalement urbain. La mixité « forcée » de la période coloniale prend alors fin avec l’affirmation de la domination étasunienne et le dépassement des contraintes de sites qui coinçaient ensemble les différentes populations sur la levée naturelle du fleuve, et un processus de ségrégation spatiale se dessine, qui caractérisait depuis longtemps les villes du nord-est des Etats-Unis.

L’abolition de l’esclavage (1865) dans le Sud des Etats-Unis a paradoxalement entraîné une racialisation des rapports sociaux à La Nouvelle-Orléans. Les Free Men of Color y ont de fait perdu leur statut exceptionnel, et la philosophie politico-raciale nord-américaine a favorisé une vision de la société « en noir et blanc », même si les Créoles de couleur n’avaient culturellement, économiquement et même physiquement, que peu à voir avec les ex-esclaves américains. Le débat qui se dessine alors sur la définition même du terme « créole » sanctionne cette racialisation. Le mot avait jusqu’ici été employé pour distinguer les natifs de La Nouvelle-Orléans des Européens et Africains récemment arrivés, puis par opposition aux colonisateurs américains. Cette identité spatiale se transforme en identité raciale à la fin du 19ème siècle, quand les descendants de colons français et espagnols, donc blancs, tentent de s’approprier l’exclusivité de la dénomination « Créole »(6). L’application des lois Jim Crow qui définissent les règles de la ségrégation dans les espaces publics nord-américains et le principe d’un statut « séparé mais égal » pour les Noirs américains accentue cette binarisation de la société locale dans la mesure où est considérée comme « personne de couleur » toute personne ayant 1/32ème  ou plus de sang noir. (Plessy vs. Fergusson, 1896)

La première phase d’étalement urbain qui survient à la même période, grâce à l’aménagement de quartiers au-delà de la levée naturelle du Mississippi, permet à cette ségrégation sociale de s’exprimer dans la géographie de la ville. Les techniques de drainage des marais entre le site originel et les rives du lac Pontchartrain n’ont cessé de s’améliorer après la Guerre Civile, en particulier grâce à l’invention des pompes « Wood », qui permettent de déplacer de grandes quantités d’eau chargée de débris dans les canaux récemment aménagés, (Orleans Avenue Canal, 17th Street Canal, London Avenue Canal, ces deux derniers ayant causé une bonne partie des inondations d’août 2005 quand leurs digues ont cédé). Un renversement de la dynamique entre l’espace urbain et sa population est alors possible. Alors que, jusque là, le site avait contraint un certain type de société, la maîtrise grandissante de l’environnement permet aux aménageurs d’imposer leur vision de la société sur l’espace urbain. Les premières banlieues alors créées, comme Lakeview, Gentilly ou New Orleans East permettent un éloignement entre les populations blanches et les populations noires. Celles-ci restent largement confinées dans les quartiers centraux, suivant un modèle caractéristique des grandes villes d’Amérique du Nord. Que ces banlieues soient le refuge des classes moyennes (New Orleans East) ou aménagées par des lotisseurs à destination de la nouvelle grande bourgeoisie de la ville (Lakeview, Gentilly Terrace), elles sont marquées par une certaine homogénéité raciale et une morphologie « américaine ». L’accent y est mis sur la maison en propriété individuelle avec son jardin privé et rend à la rue une fonction quasi-exclusive de circulation. Les places publiques disparaissent presque complètement, de même que le porche, élément architectural essentiel dans les quartiers créoles et espace d’articulation entre la sphère publique et privée.

Pourtant les spécificités de la société urbaine néo-orléanaise continuent de marquer l’espace, que ce soit de manière inertielle, par le maintien d’une certaine mixité résidentielle et socioculturelle dans les quartiers historiques, ou par leur prise en compte dans les aménagements réalisés au 20ème siècle. Il est ainsi particulièrement significatif que la première banlieue réservée aux Noirs Américains, le quartier de Pontchartrain Park, ait été construite à La Nouvelle-Orléans à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale. Á la présence au sein de la population d’un groupe noir américain aisé, éduqué, et très conscient de son identité culturelle et politique, s’ajoute le précédent historique unique de la ville, où les Créoles de couleur libres avaient été propriétaires terriens pendant la période coloniale. Ce contexte a rendu possible l’initiative des développeurs du Park. Il est également symbolique du statut économique et politique de ce groupe qu’au cœur même de Pontchartrain Park se trouve le premier terrain de golf construit aux Etats-Unis pour une clientèle noire.

Il n’en reste pas moins que les développements urbains du 20ème siècle se font selon des modes propres aux grandes villes des Etats-Unis, non seulement dans la répartition de la population, mais aussi dans le type d’aménagements réalisés comme le grand parc intra-urbain (City Park) et son musée (NOMA)(7) ou la construction d’un gigantesque stade de football américain, le Superdome, destiné à concurrencer l’Astrodome de Houston. Cette tendance se confirme dans la seconde moitié du 20ème siècle et accélère la transformation de l’ancien espace urbain créolisé en une métropole étasunienne.

 

C. Surburbanisation et ségrégation : vers un « apartheid américain » ?

Une fois encore la mutation est double, sociale et spatiale. Les changements sociaux et les aménagements urbains s’informent mutuellement sans qu’il soit possible d’établir un ordre de causalité stricte. La construction de l’autoroute intra-urbain I10, qui relie La Nouvelle-Orléans à Mobile, (Alabama), puis la Floride vers l’Est, et s’étend vers l’Ouest jusqu’à Baton Rouge et plus loin Los Angeles, a permis une première extension vers les « paroisses »(8) voisines de Jefferson (autour de Métairie, Kenner, Gretna) et St Bernard (Slidell). Presque simultanément l’ordre de déségrégation des écoles publiques américaines (Brown vs Board of Education 1954) amorcé un mouvement de fuite vers les banlieues des populations blanches (« white flight » voir (Ghorra-Gobin 1997), et en particulier de la classe moyenne. La présence d’une grande artère permettant de rejoindre rapidement le centre ville, en plein « âge d’or » du transport automobile a renforcé ce white flight typique des villes nord américaines de l’époque. De plus, le passage de la I10 au milieu de La Nouvelle-Orléans a littéralement éventré les anciens quartiers où restait concentrée la classe moyenne noire créolisée (Tremé et le Seventh Ward en particulier), et conduit à son éparpillement vers les banlieues de New Orleans East.

Ne restaient alors au centre de La Nouvelle-Orléans que les populations blanches extrêmement aisées de tradition catholique qui envoyaient leurs enfants dans les écoles privées d’Uptown et de Lakeview, et les populations noires les plus pauvres. La construction des « Public Housing Projects », l’équivalent des grands ensembles à loyers modérés européens a paradoxalement favorisé la concentration de ces dernières à La Nouvelle-Orléans, alors que le Housing Act entendait remédier à l’extrême ségrégation des Noirs Américains dans des poches urbaines d’extrême pauvreté dans le reste des Etats-Unis.

L’apparition de ces ghettos, jusque-là inédits dans l’organisation urbaine néo-orléanaise, a été associée à une montée des problèmes urbains typiques des grandes villes nord-américaines : hausse de la criminalité, dégradation du système d’éducation, défaillance des infrastructures et des services publics qui ont nourri le White flight vers les banlieues.

Dans le même temps, le déclin de l’activité portuaire, dû à un manque de modernisation et à la concurrence de Houston en pleine expansion dans la deuxième moitié du 20ème siècle, a entraîné la disparition de milliers d’emplois principalement occupés par la classe ouvrière noire. Leur remplacement par les métiers précaires de l’industrie touristique, nouveau moteur économique de la ville, a aggravé un peu plus la paupérisation de cette population. D’autant que le développement du tourisme a également un impact urbanistique important en particulier parce qu’il renforce la concentration et la ségrégation des populations les plus pauvres. Le French Quarter était dans les années 1970 un quartier historique délabré, jugé peu conforme à l’idéal urbain étasunien, et habité par un mélange de descendants créoles et de populations marginalisées (squatters, artistes, homosexuels). La redécouverte et le marketing de sa valeur patrimonial dans le cadre de la mise en tourisme de la ville ont créé une hausse spectaculaire du marché immobilier. Les populations les plus pauvres ont alors dû se réinstaller dans les ghettos, tandis que les classes moyennes marginales, et en particulier l’importante communauté homosexuelle néo-orléanaise, ouvraient de nouveaux fronts urbains de gentrification(9) à l’est du French Quarter. Le Faubourg Marigny a été le premier quartier ainsi transformé, mais la valeur ajoutée crée par cette rénovation urbaine l’a, à la fin des années 1990, rendu presque inaccessible à ceux-là même qui avaient amorcé cette gentrification. Suivant un processus classique, le front urbain a donc glissé une nouvelle fois vers l’Est, vers le quartier populaire noir de Bywater, dans le Ninth Ward.

Les mécanismes des transformations urbaines exposées dans cette seconde partie n’ont en effet rien d’exceptionnel dans une grande ville des Etats-Unis au 20ème siècle. À Atlanta comme à Washington, Chicago ou Houston, les mêmes phénomènes d’étalement urbain, et de gentrification ont conduit à un accroissement des ségrégations et à un renforcement de la pauvreté intra-urbaine.

 

III. Une empreinte créole balayée par le cyclone ?

  A. Des frontières poreuses entre mixité et micro-ségrégation

          L’espace urbain néo-orléanais était donc, à la veille du passage de l’ouragan Katrina, un palimpseste d’influences latines (européennes, caribéennes, et sud-américaines) et africaines, recouvert d’un épais vernis nord-américain qui a peu à peu banalisé et binarisé les paysages, l’organisation des quartiers, mais aussi les pratiques et les formes de la sociabilité urbaine suivant des lignes raciales simples.

En août 2005, La Nouvelle-Orléans apparaissait comme une ville marquée par des formes de micro-ségrégation. En partie à cause des héritages du modèle colonial et du backyard pattern du « Vieux Sud », et en partie du fait de la relative exiguïté de son site, les quartiers pauvres étaient souvent situés à proximité immédiate des quartiers plus aisés, que ces derniers soient majoritairement blancs, noirs ou mixtes. A titre d’exemple, Central City, probablement le quartier le plus délabré et le plus violent de la ville, se trouve à moins de dix minutes à pied des grandes demeures coloniales du très exclusif Garden District. Ailleurs le modèle du « superblock » est toujours visible, en particulier Uptown, qui met en contact des groupes raciaux et économiques variés. De manière générale, il est presque impossible de résider dans un « block » entièrement blanc et de ne pas se trouver à moins de dix rues d’un « block »  entièrement noir (et vice-versa). Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il existe une véritable mixité sociale et résidentielle. À travers ces phénomènes de micro-ségrégation, le modèle urbain néo-orléanais joue en permanence sur les limites du « vivre à côté » et du « vivre ensemble ». Une médiane gazonnée au centre d’une avenue (adéquatement nommée « neutral ground » à La Nouvelle-Orléans), un pont en travers de Bayou St John, ou un vaste parking de supermarché, constituent des frontières tacites, territorialisées par les habitants qui en parcourent les bords (en joggant ou en promenant leur chien par exemple) mais qui ne les franchissent pas. De sorte que si le cadre urbain semble « créolisé » par la proximité spatiale, ses usages sont largement américanisés par une ségrégation de fait.

Cependant, et pour compliquer encore cette impression d’étrangeté que la ville offre à l’observateur habitué aux spectacles d’autres villes des Etats-Unis, La Nouvelle-Orléans a conservé une certaine mixité dans la pratique des espaces publics. Noirs et Blancs se retrouvent fréquemment ensemble pour prier, manger, jouer de la musique et célébrer leur « culture ». Ce terme vague désigne, au-delà des productions culturelles autour desquelles la ville organise son marketing urbain (jazz, cuisine créole), des pratiques originales, typiques de la société créolisée, des espaces publics et surtout de la rue. Cette dernière est, dans cette perspective, non pas un lieu traversé, mais un espace de sociabilité et de célébration. Les parades de Mardi Gras ne sont que l’aspect le plus connu de cette fonction particulière de la rue néo-orléanaise. Chaque week-end ou presque offre en effet un ou plusieurs festivals de rue à travers les différents quartiers de la ville. On peut citer en vrac le Bayou Boogaloo, le Creole Tomatoes and Seafood Festival ou encore le Oak Street Music Festival. Tous sont organisés de la même manière avec musique, plats vendus par les restaurants du quartier, et petit marché des artistes locaux. Mais les participants n’étant pas exclusivement des habitants du quartier organisateur, le public de ce type de festival transcende généralement les clivages sociaux et raciaux.

           

B. Une créolité au cœur des discours et des enjeux de l’après-Katrina

Cette extrême complexité des codes et des pratiques de la mixité et de la ségrégation a été largement caricaturée dans les médias au cours des semaines, puis des mois qui ont suivi le passage de l’ouragan Katrina. La surreprésentation perçue des Noirs parmi les victimes de la catastrophe a gouverné la recherche sur les causes de la catastrophe, mais aussi la réflexion sur les moyens et les principes de la reconstruction, suivant une séparation raciale simple. Que ce soit dans les multiples ouvrages parus au printemps 2006 qui analysent « la couleur de la catastrophe », (Dyson 2006), et revisitent les conditions de la pauvreté urbaine aux Etats-Unis (Brinkley 2006, Rydin 2006), ou dans les annonces du maire promettant que la ville redeviendra « a chocolate city », les discours sur Katrina ont largement ignoré la complexité du tissu urbain, et corrélativement des rapports sociaux, néo-orléanais.

Cette perception relève d'une part d'approximations certaines. Le nombre de victimes dans les quartiers pauvres de la ville, en particulier le tristement célèbre Ninth Ward, est égal à celui des morts recensés dans l’enclave privilégiée de Lakeview, (respectivement 35 et 36 personnes y sont décédées). Et si l’on observe les rapports de la morgue de La Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan, l’âge est un indice bien plus pertinent que la race pour définir les victimes de Katrina. De même l’ancienneté des quartiers est un prédicateur plus efficace que le niveau économique de leurs habitants pour anticiper le niveau des inondations qui les ont affectées. Toutes les zones affectées n’étaient pas majoritairement noires et pauvres, comme l’attestent la dévastation de Lakeview, ou encore celle de Pontchartrain Park, qui rappelle également que les populations noires de La Nouvelle-Orléans n’étaient pas uniformément victimes de la crise urbaine.

Cette relative absence des habitants de Pontchartrain Park, New Orleans East ou encore du Tremé  et du Seventh Ward dans les discours sur la reconstruction correspond de fait à un « fondu au noir »(10) de la population afro-créole et de son empreinte sur la ville. Les milliers d’habitants établis en ville depuis plusieurs générations et qui revendiquent leur identité créole, avant même leur appartenance raciale, étaient propriétaires de maisons durement touchées par les inondations de l’été 2005, et sont confrontés à d’immenses difficultés dans la reconstruction de leurs quartiers (Wagner 2006). Peu médiatisés, ils peinent à faire entendre leurs besoins et leurs plans dans la sphère publique, et n’ont pas non plus les moyens de mener leur processus de reconstruction de manière privée comme c’est le cas dans les quartiers plus aisés, ces populations sont prises depuis près de trois ans dans les limbes économiques et politiques de la reconstruction. Leur condition, à l’articulation des groupes socio-économiques, des pratiques et des cultures urbaines, est menacée par la binarisation des discours raciaux. L’accroissement des écarts de richesses entre des quartiers noirs où les indicateurs de développement sont en chute libre depuis l’ouragan et des quartiers blancs ou anciennement mixtes en voie de gentrification accélérée, semble condamner la population Afro-créole dont le statut urbain et l’originalité reposaient sur une certaine fluidité identitaire, mais aussi spatiale.

 

Conclusion : Vers une créolité de façade ?

          Cette binarisation de la société urbaine correspond de fait à une accélération des processus observés avant Katrina. Le passage de l’ouragan a moins créé que catalysé des phénomènes déjà en cours et qui correspondent à une convergence violente de La Nouvelle-Orléans vers des modèles de ségrégation et de fragmentation urbaines typiques des grandes villes des Etats-Unis, mais aussi finalement de bon nombre de grandes métropoles d’Amérique Latine. La privatisation de pratiques sociales, qu’elles soient festives ou quotidiennes, la fermeture de certains quartiers soit du fait de l’extrême violence qui y règne, soit parce que leurs habitants ont volontairement décidé de se retrancher derrière leur police privée et leur site Internet de surveillance des activités « suspectes » sont autant de coups portés à une urbanité qui reposait jusque-là sur une culture du métissage et une mixité quotidienne de fait. La gentrification accélérée des quartiers créoles en particulier, investis par de nouveaux venus originaires d’autres villes des États-Unis et ayant profité des opportunités immobilières créées par Katrina, efface un peu plus l’empreinte urbaine laissée par des populations dont les usages collectifs ne correspondent pas à leur propre vision de l’ordre urbain. Ce processus est clairement illustré par une vive controverse qui s’est développée en avril 2008 à La Nouvelle-Orléans, autour de la question des Second Lines. Ces dernières correspondent à la second partie d’un jazz funeral, quand la procession revient du cimetière au son d’une musique entraînante qui célèbre la résilience humaine et invite voisins et amis à danser derrière le brass band. Pratiques « créoles » par excellence, à la fois sociale et spatiale, les Second Lines ont toujours été des évènements mixtes, à forte signification identitaire pour les habitants de longue date de La Nouvelle-Orléans, et qui illustrent parfaitement l’utilisation unique, des espaces publics (ici la rue) qui caractérise la culture urbaine locale. Mais en avril 2008, dans le quartier du Tremé, sous les piles de l’autoroute qui a stérilisé Claiborne Avenue, autrefois artère principale de la société Afro-créole, la police de la ville a arrêté les participants et les musiciens d’une Second Line organisée en l’honneur d’un jazzman décédé la semaine précédente. La plainte des riverains reposait sur une accusation de « trouble de l’ordre public ». Au même moment, dans l’enceinte fermée et privatisée du Jazz and Heritage Festival ($50 par jour et par personne, alors que les tickets coûtaient de $20 à $30 avant l’ouragan), l’un des principaux évènements touristiques de la ville, une « fausse » Second Line invitaient les visiteurs à célébrer la culture néo-orléanaise. L’ironie de cette situation est sans doute le signe du passage d’une créolité correspondant à une empreinte vivante de la population sur l’espace urbain, à un héritage créole dont il ne reste que les produits commercialisés dans la vitrine touristique de La Nouvelle-Orléans.

 


 Notes de fin

(1) Nous avons essayé d’éviter d’employer les mots « américain(e) » ou « américanisation » pour décrire des phénomènes qui concernent exclusivement les Etats-Unis ou le Canada. Cependant pour ne pas alourdir la rédaction, ces termes apparaissent parfois entre guillemets dans le corps de cet article. S’il n’y a pas d’autre précision, il faut les entendre dans le sens « étasunien(nne) » ou « étasunification ».

(2) Pour une présentation détaillée de ce débat et de la bibliographie correspondante, voir les chapitres d’introduction de P . Lewis (2003) et R. Campanella (2002 et 2006).

(3) Cet article est le produit d’un long travail d’observation participative (Juillet 2005 – Juillet 2007 puis Février à Août 2008), supporté par 102 entretiens systématiques de 45 minutes ou plus concernant les expériences des habitants durant et après l’ouragan, ainsi que leur perception des changements urbains à l’échelle de leur quartier et de la ville. Un travail bibliographique sur l’histoire de la ville et les thèmes de la ségrégation et de la mixité urbaine aux Etats-Unis, une longue recherche dans les archives municipales, plusieurs entretiens avec des universitaires américaines, ainsi qu’une revue systématique de la presse locale complète cette recherche entamée depuis trois ans. Des centaines de discussions informelles et des heures passées à parcourir les rues de la ville ont également nourri de nombreuses intuitions, contradiction, interrogations et réflexions à l’arrière-plan de cet article.

(4)Ce tableau est une synthèse reconstituée à partir de la bibliographie concernant l’histoire sociale de la ville (Lewis, 2003. Campanella, 2006) et de lettres et manuscrits collectés dans les archives municipales (City Archives at the New Orleans Public Library, Louisiana Collection at Jones Hall Library, Tulane University).

(5) Plusieurs familles de Free People of Color étaient également recensées à Charleston, SC, mais ce groupe ne représentait pas plus de quelques centaines de personnes, tandis que le recensement fédéral de 1830 indique près de 20 000 f.p.c à La Nouvelle-Orléans.

(6) Débat n’est pas original et a été relevé ailleurs en Amérique Latine. (Midlo Hall, 1992)

(7) Un binôme qui fait consciemment écho aux Central Park – Metropolitan Museum of Art new-yorkais.

(8) En Louisiane l’échelon supérieur à la communauté urbaine ne s’appelle pas “comté” (country) mais “paroisse” (parish), un héritage toponymique de la période coloniale catholique. La ville de La Nouvelle-Orléans se confond entièrement avec les limites d’Orleans Parish.

(9)La gentrification désigne le processus par lequel les groupes sociaux aisés se réapproprient les quartiers centraux, anciennement délabrés des villes, entraînant à la fois une revalorisation des espaces urbains et une exclusion progressive des populations installées jusque là. Pour une lecture critique de ce concept voir A. Bourdin (2008) dans le numéro spéciale de la revue Espace et Sociétés consacré à ces questions (n° 132-133, 2008).

(10)Hirsch, A. R. (2007) Fade to Black: Hurricane Katrina and the Disappearance of Creole New Orleans. The Journal of American History, 94, 752 - 761.

 

Références bibliographiques

BOURDIN, Alain. "Gentrification: un concept à déconstruire", Espaces et Sociétés, 132-133, 2008, pp. 23-38.

BRINKLEY, Douglas, The Great Deluge. Hurricane Katrina, New Orleans, and the Mississippi Gulf Coast. New York: HaperCollins, 2006.

CAMPANELLA, Richard, Time and place in New Orleans : past geographies in the present day. Gretna, La.: Pelican Pub. Co, 2002.

DYSON, Michael E. Come hell or high water : Hurricane Katrina and the color of disaster. New York: Basic Civitas, 2006.

GEHMAN, Mary, The Free People of Color of New Orleans. New Orleans: Margaret Media, Inc., 1994.

GHORRA-GOBIN, Cynthia. "L'invention de la banlieue américaine". in CALENGE, C., LUSSAULT, Michel, et PAGANT, B. (dir.), Figures de l'urbain: Des villes, des banlieues et de leurs représentations, Tours: Maison des Sciences de la ville, 1997.

HIRSCH, Arnold R. "Fade to Black: Hurricane Katrina and the Disappearance of Creole New Orleans", The Journal of American History, 94,  2007, pp. 752 - 761.

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KATZNELSON, Ian. When Affirmative Action Was White: An Untold History of Racial Inequality in Twentieth Century America. Portland, OR: Book News, 2005.

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LEWIS, Pierce New Orleans: The Making of an Urban Landscape. Charlottesville, VA: The University of Virginia Press, 2003

MASSEY, Douglas et Nancy DENTON. American Apartheid. Segregation and the Making of the Underclass. Cambridge, MA: Harvard University Press, 1998.

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RYDIN Yvonne, "Justice and the Geography of Hurricane Katrina". Geoforum, 37, 2006, p.3.

WAGNER, Jacob A. "Creole Urbanism: Searching for an Urban Future in the Flooded Streets of New Orleans". Space and Culture, 9. 2006.

 

Pour citer cet article:

Julie Hernandez, "Réécritures urbaines: Héritages créoles et empreinte étasunienne à La Nouvelles Orléans", RITA, n°1: Décembre2008, (en ligne), Mis en ligne le 10 novembre 2008. Disponible en ligne http://www.revue-rita.com/dossier-thema-32/rritures-urbaines-thema-848.html

 

 

 

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