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Amandine Delord

Invitation à "motelear". Essai ethnographique sur la pratique du motel (Colombie).

L’attention sera ici fixée sur une institution caractéristique des villes latino-américaines, le motel. Cet espace permettant à des couples de louer pour quelques heures une chambre dans l’unique but explicite de se livrer à des relations sexuelles, est abordé dans sa version colombienne...

...Afin de comprendre en quoi leur usage est symptomatique d’un contexte particulier, il est nécessaire de procéder à une analyse socio-spatiale des motels (localisation, apparence, esthétique –mode, culture motelera), ainsi que des principaux acteurs impliqués (clientèle, Etat). Les représentations attachées à cette pratique socio-sexuelle seront la pierre angulaire de cette recherche.

Mots clés : Colombie; Motel; Représentations socioculturelles; Sexualité; Institution urbaine.

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Amandine Delord

Directrice: Maria Eugenia Cosio-Zavala
Doctorante Anthropologie -Allocataire Monitrice
Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine (IHEAL)
Centre de Recherche et de Documentation sur l'Amérique latine (CREDAL)
Université Paris3 Sorbonne Nouvelle

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Invitation à "motelear"…
Essai ethnographique sur la pratique du motel (Colombie)

(Sous la direction d'Olivier Compagnon, travail d'Histoire Culturelle)

 

Introduction

Infraganti est la dernière œuvre de P.Nowicki (écrits Dago Garcia/ César Betancur) présentée actuellement au théâtre National à Bogota. Combinant finement curiosité écrivaine et méthode sociologique, cette pièce met en scène avec humour et délicatesse des anecdotes se déroulant toutes derrière les portes fermées des chambres du motel colombien. Le huis clos proposé par ce lieu a toujours suscité et réveillé l’imaginaire des artistes, puisque souvent apparenté à la cavale, le trafic, l’adultère, bref à des situations en marge de la moralité et des normes sociales. La majorité de ces scènes se déroule dans des motels nord-américains, lieux de passage caractérisés par l’anonymat. Pour Bruce Bégout[1] le choix du motel américain s’explique : il permet ce dévoilement des déterminations communes de la vie urbaine contemporaine : marginalité, pauvreté, mobilité, standardisation, désocialisation, dépersonnalisation, méfiance, anonymat.

Mais cette institution typique de la ville, dont le développement va de pair avec le contexte urbain, semble avoir pris un autre sens sous d’autres latitudes : celui de rimer avec relations sexuelles, pour les bébés des motels de l’Oncle Sam. Tel est le cas en Amérique latine. Un zoom sera fait sur le cas colombien, contexte a priori très marqué par un conservatisme religieux et dans lequel, l’existence massive de ces institutions suscite alors moult interrogations. Il n’est pas anodin que le théâtre (Infraganti) traite et témoigne d’une pratique sociale de plus en plus omniprésente qui est celle de l’usage des motels. Sont exigées une prise de conscience sur l’utilisation régulière et commune de ce lieu, ainsi qu’une acceptation et un recul - rire des choses sous-entend en amont de les avoir acceptées.

Un très bref voyage à travers l’Histoire révèle la complexité de cette institution urbaine, apparaissant sporadiquement dans des contextes distincts et répondant à des besoins variés. Citons la première chaîne de motels[2] fondéeen Grèce, en 600 avant J-C –les Hôtels de Mileto- offrant aux commerçants voyageant seuls un matelas de paille pour passer la nuit[3] ; également, au 16ème siècle, le "Guiller Motel", à Berne (Suisse), établissement garantissant l’intimité aux amants furtifs. N’oublions pas le "Motorist Hotel" nord-américain –la formule contractée donnera le terme motel-, né lors de la construction de la Route 66 aux Etats-Unis (1920- 19538) et constitué de plusieurs bungalows indépendants les uns des autres avec parking personnel devant chaque chambre.

Un basculement est alors à noter. Alors que le premier objectif du motel fut d’accueillir des voyageurs et commerçants en leur proposant infrastructures et services adéquats, pour les motels actuels le but même du passage semble avoir changé, comme certains établissements spécialisés dans l’accueil de couples le prouvent. Le cas colombien peut illustrer ce dérapage. Malgré le peu d’informations glanées et selon les dires locaux, une double origine est revendiquée. Les fondas des conquistadores se transformèrent durant la période de la colonisation, offrant toujours un service de passage de nuit mais se combinant avec la consommation de l’adultère, créant les espaces actuels des motels.La seconde version débute dans les années 1940-50 quand les nord-américains importèrent leurs motels en Amérique du sud. De par leur installation proche des lieux de prostitution de rue, ils se transformèrent alors vite en un refuge prisé par les prostituées et leurs clients. Une seconde clientèle prit cependant possession des lieux : les hommes infidèles et leurs maîtresses[4]. Plus tard, les motels trouvèrent un second essor : une clientèle plus jeune, se refusant à l’abstinence prénuptiale prit possession des lieux, provoquant une augmentation des établissements dans les grandes villes colombiennes (Cali, Bogota, Medellin, Barranquilla). Aujourd’hui, ces temples de l’amour peuvent proposer une carte très élaborée quant aux accessoires et décors propices à la recherche du plaisir.

Il me semble intéressant de se pencher dans cet essai sur le rapport entre sexualité, représentations sociales et lieu (motel). Ainsi, portée par une approche ethnographique[5], je tenterai de répondre à la question suivante : comment, à travers la pratique du motel, les représentations sexo-affectives se construisent dans un contexte urbain de la Colombie ? En se penchant sur les représentations attachées à cet espace, il est alors clair que la question sous-jacente est autre : au-delà d’un simple lieu où se déroule des faits, le motel ne serait- il pas un objet à prendre en soi ? A travers son usage, peut-il être considéré comme un comportement sexuel, une pratique sociale ?Le terme populaire utilisé pour évoquer le fait d’aller dans un motel pour se livrer à des relations sexuelles,soit moteleada, prendrait alors tout son sens…  Ainsi, une présentation de ce qu’est un motel colombien dans son usage (clientèle, localisation, esthétique) sera proposée, puis l’essentiel de cet essai concernera les particularités socio-économiques et culturelles faisant de la moteleada une pratique très colombienne etenfin les représentations sexo-affectives qu’elle véhicule.

 

I. Une sociologie du motel

Avant tout, une définition du motel colombien s’impose. Premièrement, l’objectif : la fréquentation d’un motel se fait dans l’unique but d’avoir des relations sexuelles avec un/une partenaire. Le deuxième point : l’accessibilité à toute heure, la durée et la possibilité de payer en fonction du temps de location, d’où le prix avantageux –le distinguant de l’hôtel. Dernier point -le différenciant d’un bordel-: les deux personnes pénétrant dans ce motel sont normalement consentantes. Certains lieux -apartamento de prepago- sont à cheval entre maison close et motel, proposant de payer pour un service (sexe oral, massages érotiques, striptease privé). Cependant il n’y a jamais amalgame dans les discours colombiens : le motel est différent et ne doit pas être confondu avec les anciens bordels ou ces piezas actuels.

 

A. L’espace-motel

La localisation des motels dans la ville, semble répondre à des objectifs simples : accessibilité (la visibilité est nécessaire afin de ne pas chercher trop longtemps), facilité et rapidité. Elle se caractérise en trois zones : centre ville et proximité des grandes universités, quartier particulier ou municipalité accolée à la grande ville –chaque ville a su zona de tolerancia aceptada-, ou enfin sortie des villes. Dans les deux premiers cas, il s’agit d’édifices particuliers composés de plusieurs chambres alors que dans le dernier cas c’est le plan américain qui domine (plusieurs bungalows avec place de parking privée).

A partir de cette triple localisation, une carte sociogéographique est possible : le motel implanté dans le centre accueillera une clientèle modeste, celui de la zona de tolerancia une population intermédiaire, et enfin celui en périphérie, complexe accessible en voiture, sera fréquenté par une population riche, ou exigeante à la recherche de services particuliers. On peut alors s’interroger sur la place de ce territoire du quotidien urbain, dans la société et sur son impact sur la vie sociale.

Au-delà des différences, la description d’un motel peut faire l’objet d’une rapide analyse. -De l’extérieur, il s’agit à la fois d’attirer le client (néons multicolores, style discothèque) mais également de lui assurer la clandestinité, avec une porte cachée par une sorte d’avant-jardin, de petite cour.

"Los del exterior de la ciudad tienen un inmenso muro de ladrillo adoranado con un letrero grande en luces de neón y una portería con una gran puerta de hierro y una pequeña ventana polarizada, donde el conductor a su lado tiene un citofono por el cual el portero le comunica losprecios; la puerta se abre y encontramos una pequena unidad de cabañas cada una con parqueadero" (Matias)[6].

Tout le monde sait l’intention d’un couple qui pénètre dans ce lieu, précise Patricia[7]:

“Del exterior las ventanas son obscuras, tiene una entrada discreta, nadie se mira a la cara, todo está oscuro. Generalmente esteticamente es feo, pero eso no le importa a uno porque uno va a lo que va. Tiene unos corredores escondidos por maticas, como un ante jardin asi uno entra y nadie te ve, pues igual toda le gente sabe en donde esta entrando, las maticas son como las barreras entre la calle y el motel" .

“Detras de las maticas hay un corredor por donde entras hasta la recepción y bueno, preguntas « cuanto vale el rato ? Uno le paga y te dicen el número de la habitacion, uno se va solo hasta la habitación" (Patricia)[8].

“Se abre la puerta y se encuentra un pequeno lobby, en el segundo piso la habitacion, cama en forma de corazon con tendido rojo, al frente un televisor con cable prendido en el canal 99, a un lado la silla del amor (polifuncional para multiples poses), la hamaca, espejo en el techo y jaccuzi en el baño" (Matias)[9].

A l’intérieur, il est possible de détecter un estilo motelero[10] spécifique, une « esthétique de l’amour » caractérisée par des détails communs, rococos : arabesques et fleurs sur des murs pastels ; jeu de draps en harmonie avec la couleur des murs et des rideaux ; objets récurrents (miroirs de mur ou de plafond, douche pour deux) ; le tout agrémenté cependant de détails plus réalistes (rouleau de papier hygiénique sur la table de nuit, sous- drap protecteur en plastique rappelant le passage incessant de couples). Dans la salle de bain, les carrelages de couleur rose pétale ou bordeaux présentent des scènes quotidiennes de l’amour (à apparenter avec les fresques des chambres à coucher antiques) et rappelant, en quelque sorte, la fonction des lieux.

Certains éléments ne changent donc pas du modèle nord-américain (accessibilité voiture, anonymat, rapidité) mais, pour s’être spécialisés dans l’accueil de couples cherchant un moment d’intimité, les motels colombiens se sont adaptés et leur esthétique se dénote de la sobriété et de la banalité de leur grand oncle américain. Le but unique du motel étant communément accepté, tout est orienté vers l’acte sexuel en lui-même. Dans une quête perpétuelle d’amélioration des services, dans le commerce de la « recherche de plaisir », le motel propose une quantité de produits sexuels variés: du Viagra à la mini piste de danse avec boule disco et barre striptease dans la chambre, en passant par la fameuse silla del amor, le tout inscrit sur une carte déposée sur la table de nuit,“es muy parecido a pedir a la carta en un restaurante pero solo con objetos eróticos sexuales” (Antonio)[11].

 

B. Les personnages du script

Le motel est vu, accepté et utilisé par les Colombiens. A la question qui sont les clients ?, réponse générale : tout un chacun, " todo tipo de gente lo usa, desde el obrero hasta el millonario " (Matias)[12], " es gente de todo tipo de estrato social y nivel cultural, es decir cualquier persona " (Antonio)[13].Mais, en réalité l’usage des motels concerne davantage les classes socioéconomiques allant des classes moyennes à la classe haute –excluant les plus riches pouvant se payer un hôtel et les plus pauvres, sans moyen. Il est possible de distinguer trois cas de figures où ce tout un chacun -particulièrement urbain- passe un rato dans ce lieu :

1/ En recherche de discrétion, de sécurité, d’anonymat, de clandestinité. Il s’agit des premiers clients de motel, les couples illégitimes s’orientant vers cet espace neutre, pour ne pas être vus, “personas que no quieren ser reconocidos, porque los moteles son practicos : no piden identificacion” (Miguel)[14]. L’exemple, ressortant des propos des colombiens, afin d’illustrer ce type de couple clandestin est celui du patron qui, pour fêter le dia de la secretaria[15]amène sa secrétairedans un motel. Derrière ce fantasme découlant d’un imaginaire collectif, le jeu de la soumission féminine et de la domination masculine, lié à celui de la hiérarchisation des statuts professionnels (patron/employée), peuvent être perçus. Précisons que l’invitation au motel est toujours présentée comme relevant de l’initiative masculine- l’homme a un rôle actif, el hombre lleva a la mujer. De même, la pareja clandestina est entendue dans un sens général comme un homme marié et sa maîtresse. En aucun cas il ne pourrait s’agir de l’épouse et de son amant, "pues mujer casada en un motel es impensable para la mentalidad machista colombiana" (Patricia)[16].

2/ Une raison spatiale.Les seconds clients sont des jeunes vivant chez leurs parents : il n’y a pas d’espace dans la maison, dans l’unité familiale pour leur activité sexuelle[17]. La fréquentation de ce lieu semble se faire par nécessité. Ils se cachent également d’une société et de parents niant l’existence de leur sexualité. Notons le jeu de stratégie auquel ils se conforment pour vivre leur sexualité:

"Cuando quería tener sexo con mi novia teníamos que hacerlo en las horas en que mi madre no había llegado a casa, en casa de amigos que vivian solos, en la universidad, o en los moteles cerca de la universidad. Nosotros los usabamos en la tarde, asi cada quien se iba a su casa a la hora habitual, para no despertar sospechas” (Alejandro)[18].

“Primero lo que pasa es que se mira las opciones : en tu casa ? en mi casa ? bueno, si no hay otra opción, buscamos un motel, cual ? en cual zona ? cuanta plata tenemos ? Para mi es la ultima opción, a uno tampoco no le parece la mejor opcion ir a un motel, igual a mi no me gustaba tanto, pero por necesidad tuvé que ir. Lo mejor es armar un viaje… viajé mucho" (Patricia) [19].

3/ Enrecherche de piquant: un changement de lit, de routine, une fantaisie sexuelle générée par le site. Ainsi, certains motels spécialisés offrent des services peu communs et inexistants chez les particuliers, pouvant divertir et exciter des couples, non seulement légaux (à la différence des couples illégitimes) mais aussi reconnus (à la différence des jeunes couples).

 

C. L’Etat face au motel

Tout d’abord, grâce à leur succès, les motels brassent une forte quantité d’argent. La fréquence individuelle de visite à un motel peut aller de deux fois par semaine à une fois par mois. Les moments de grande fréquentation sont les week-end –et également lors d’occasions particulières, fête des fleurs à Medellin, semaine sainte. Les week-ends du motel El Dorado (Bogota) - comptant à lui seul 52 employés-, se résument à une file de voitures attendant patiemment leur tour, "los moteles en Colombia son una mina de oro. Encontrar una habitación disponible un jueves, viernes, sábado o domingo es una tarea imposible, los moteles tienen una rotación imparable de personas los fines de semana" (Paco)[20]. De 15h à 22h, c’est le "défilé", "y luego todo el mundo se va a su casa, como si nada"[21]. Selon Gustavo Mosquera, gérant de Altos de La Calera (Bogota)[22], le motel accueille une moyenne de 200 clients par week-end -en semaine le chiffre descend à 30, et par jour 2,6 personnes passent dans chaque chambre[23]. Les gains mensuels sont 80 millions de pesos, soit 960 millions à l’année. Selon la chambre de commerce il y a 235 motels officiels à Bogota ; l’industrie du motel bougerait alors autour de 225 milliards de pesos par an sur Bogota ! Il est alors évident que même si le motel répond à un besoin de la population (nécessité sexuelle et espace pour en jouir), il correspond aussi à une stratégie économique et institutionnelle.

Devant ces profits, l’Etat réagit en le légalisant : le Ministère de l’industrie et du commerce déclara l’appartenance du motel à la catégorie residencias, hostales, moteles -soit un lieu louant un service d’hébergement. Cependant, juridiquement ces motels doivent être localisés dans des zones spéciales, et en aucun cas dans des secteurs résidentiels. Or, au vu des bénéfices économiques d’un côté et de la perte d’argent de l’autre s’ils se déclaraient, de nombreux motels se cachent derrière d’autres appellations (aparthotel) se localisant alors dans des quartiers résidentiels.Le nombre de motels fonctionnant dans l’illégalité à Bogota serait de 20%.

L’Etat varie entre des actions conservatistes (campagne de nettoyage régularisant ou fermant certains motels) et des mesures d’acceptation. Dans le premier cas, poussé par des enquêtes dénonçant la carence d’hygiène dans les motels, effectuées par le bureau de Santé de la municipalité de Bogota, ou par les nombreuses plaintes de voisinage[24] face à l’installation dans des quartiers résidentiels de lieux d’hébergement  hybride l’Etat a procédé à la fermeture des locaux. Mais, certaines municipalités ne jugeant ni ne régularisant pas, profitent de ce commerce avec la mise en place del impuesto del amor (depuis 2004, 4% du prix du service dans un motel revient à la municipalité). Cartagena, elle, taxe 2 dollars extra par note de motel : les bourses des étudiants pauvres de Beaux Arts de cette ville sont subventionnées par les relations sexuelles des motels.

La découverte des ingénieurs du centre de traitement des eaux usées à Medellin, nous permettra de procéder à la transition entre cette partie présentant l’usage du motel et la suivante s’attachant aux représentations. Je choisis de la relater, malgré sa dimension curieuse, laissant au lecteur toute liberté d’interprétation. Tout commence avec la prolifération de motels dans la zone sud de la ville, dans la municipalité de Itagui, nommé barrio la estrella. Le fleuve de Medellin borde cette zone. Or, la station d’épuration des eaux en aval se trouve devant un problème technique : des quantités de préservatifs flottent dans leurs bacs. En effet, ces préservatifs jetés dans les wc des motels en amont, suivent le circuit des eaux sales, et arrivent dans le centre de traitement. Leur constitution en latex souple et leur degré de lubrification, permettent leur passage au travers des grillages trop fins de récupération de résidus solides, rendant impossible le processus d’assainissement des eaux. L’image négative de l’acte sexuel et plus précisément de la pratique sexuelle dans les motels  expliquerait-elle l’habitude de jeter les préservatifs dans les wc et non dans la poubelle, avec ces conséquences inattendues? Dans un contexte reconnu comme se référant majoritairement aux valeurs de la religion catholique, une technique pour éliminer toute trace du « péché consommé » serait alors de s’en débarrasser matériellement par le flux des sanitaires. Comment ne pas y voir une ironie : le désir de disparition de cette preuve de luxure réapparaît aux yeux de tous, créant un désordre écologique ! "Las aguas de este río sabio siempre habrán de delatarnos".[25]

 

II. De la pratique sociale aux représentations

Des personnes d’horizons et d’âges différents : jeunes en quête d’un lieu pour découvrir leur sexualité, couples clandestins recherchant un espace adéquat pour se livrer aux plaisirs de la chair dans la plus grande discrétion, et couples en quête de renouveau sexuel, ont un point commun : ils fréquentent régulièrement la même institution. Qu’est-ce que nous apprend cette pratique de la motelada sur le contexte colombien?

" Dans la mesure où les conduites sexuelles et les significations qui leur sont liées ne s’inscrivent pas dans la biologie, mais dans l’histoire sociale, il n’est pas surprenant que la périodisation des changements et de leur nature même, les enjeux des débats et les caractéristiques de la sexualité présentent des traits nationaux marqués (…) la complexité des évolutions de la sexualité tient au fait qu’elles doivent être interprétées en fonction des évolutions des contextes sociaux et culturels où elles sont inscrites " (BOZON : 124).

C’est donc avec cette dialectique en tête -une pratique éclaire la culture dans laquelle elle s’inscrit et, à l’inverse, le contexte aide à comprendre une pratique précise- que nous allons tenter un rapprochement entre usage des motels, sexualité et société colombienne. A l’image du « préservatif pernicieux » de Medellin, le motel met à jour des contradictions. Dans un premier temps, certains aspects du contexte colombien (importance de la morale catholique surtout dans le contrôle de la sexualité, éducation sexuelle) seront pointés, avant d’aborder, dans un second temps, les représentations que véhicule le motel. Je tenterai ainsi de comprendre comment se vit la sexualité en Colombie.

 

A. Un contexte particulier

Le poids de la morale catholique et le contrôle de la sexualité par l’Eglise reviennent souvent dans nombre de propos. Intéressons- nous aux règles imposées par cette Institution. Les recherches de Virginia Guitierrez de Pineda[26] nous renseignent sur l’histoire de la valorisation (ou non) de la virginité de la femme avant le mariage, sur la escala de valoraciones de la virginidad. Dans la société précolombienne, l’imposition de la condition de la virginité féminine prénuptiale oscillait d’une communauté indienne à une autre : cette caractéristique était soit valorisée, soit inexistante. Dans ce dernier cas, les Chibchas, les Guayapes ou les Indigenas de la Palma, défendaient une période prénuptiale d’initiation sexuelle afin de préparer la femme à la vie à deux.Or, avec l’arrivée des Espagnols (et donc du dogme catholique[27]), il s’est produit soit une accentuation de la valorisation de la virginité[28], soit une lutte contre la liberté sexuelle avant mariage. L’Eglise exige des comportements en fonction de principes absolus et sacrés. Les deux grandes étapes dans cette élaboration du traitement chrétien de la sexualité sont, d’une part les textes d’Augustin (5ème siècle) théorisant le refus du désir et du plaisir, aboutissant à une réduction de l’activité sexuelle à l’œuvre de procréation voulue par Dieu et, d’autre part, l’institution du mariage[29] chrétien monogame et indissoluble délimitant le cadre de cette activité sexuelle légitime (12-13ème siècles). L’Eglise est stricte : la femme doit conserver avant le mariage une complète pureté, symbolisée par un rejet de pensées relatives au sexe et une abstinence physique. Garder sa virginité pour son futur époux est donc le gage d’une intégrité morale.

Ces règles sont inscrites dans la société colombienne. L’éducation des filles, jusqu’à nos jours fut/est très souvent réalisée par des sœurs (héritières de ces schèmes de pensées)[30]. Alejandro note la différence d’éducation en fonction du sexe:

"los colegios de monjas son supremamente conservadores, se les inculca a las ninas la virtud de llegar virgenes al matrimonio ; en los colegios de hombres la cosa es distinta, se toma de antemano que nostros tenemos sexo antes del matrimonio. Nuestras clases de educacion sexual eran dadas por un laico, las de mi hermana por una monja".

Le fait que la majorité des mères actuelles ait reçu une éducation dictée par des sœurs peut expliquer le comportement des parents.

"La religion católica dice que las relaciones sexuales solo estan permitidas bajo el santo sacramento del matrimonio; y eso es lo que le meten en la cabeza a las pobres niñas cuando van al colegio de monjas, nos meten la moral del siglo pasado, en vez de enseñarnos como hay que afrontar la realidad de la vida y como tener una sexualidad responsable" (Alejandro)[31].

La négation –à prendre davantage dans un sens de déni que d’interdiction- de la sexualité juvénile de la part des parents actuels est donc un héritage de la morale catholique interdisant les relations sexuelles prénuptiales. En se demandant comment est vécue la pratique du catholicisme, on se rend compte que certes, les actes des parents sont poussés par des principes de moralité mais qu’il existe des contradictions et des nuances. Voici un comportement paradoxal illustratif: les parents savent que de toute manière leurs adolescents ont des relations sexuelles, et ils semblent l’accepter, le tolérer, n’interdisant pas (sauf dans la maison), cependant ils cherchent seulement à ne pas savoir où, ne souhaitant pas en parler, le niant, l’occultant, "en pocas palabras mi mamá sabía lo que yo hacía pero no quería que lo hiciera en la casa" (Alejandro)[32]. Etape intermédiaire ? Prise entre une tradition moraliste catholique et la réalité des moeurs actuelles, leur explication témoigne souvent d’une argumentation intéressante basée sur une vision manichéenne : la norme est que la maison familiale doit être un espace à respecter, or l’activité sexuelle chez les jeunes étant refusée ou mal considérée, elle doit se passer à l’extérieur.  " La casa se respeta..."usted no va a hacer esas porquerias en mi casa, esto es una casa descente " me decía mi mamá” (Alejandro)[33].Cette réaction parentale poussant les élans juvéniles sexuels à la clandestinité, révèle une tendance parfois quasi schizophrène d’une société prise entre les mœurs réelles et ce qui doit se dire et se penser. La révolution sexuelle des années 1970 n’aurait donc pas fait tomber le tabou de la sexualité (et indirectement des motels, symptôme de ce paradoxe). Cependant, elle a réussi à libérer  les femmes des générations suivantes, de la règle de l’abstinence féminine[34] sexuelle prénuptiale. Cette activité sexuelle féminine précoce provoqua le boom des motels puisque l’unique solution pour les jeunes est de vivre leurs relations sexuelles dans un endroit neutre, caché.

Les témoignages de Colombiens permettent de comprendre comment se vit et se réalise l’éducation sexuelle. Le rôle des parents est relativement peu présent, par pudeur, ignorance, ou même rejet catégorique:"Mi padres me compraron unos libros de educacion sexual, los cuales estaban guardados en su closet en la parte de arriba, altisimo; entonces para acceder a ellos, en esa busqueda de verdades, debía utilizar la escalera para poder ojearlos (Gaspard[35]), " la educación sexual de parte de mis papas se resume en una frase sencilla : "no debes tener sexo"(Miguel[36]).Cependant, dans le cas où il y a dialogue (essentiellement avec la mère) l’éducation se résume à une prévention contre le risque de grossesse :

"El tema llegó muy temprano a la casa, yo tenía 13 años, mi mamá me compraba los condones. La educación sexual de mi mamá se resume en una frase "condones hasta en la lengua"; una de las frases mas viejas que recuerdo fue de mi papá "nosotros no estabamos en contra de que Elisabeth tuviera relaciones sexuales, pero si lo hacía tenía que hacerlocon condón" (Alejandro)[37].

Mise à part la famille, attachons-nous un instant au second grand socialisateur et éducateur qu’est l’Etat. A travers l’école (laïque), l’éducation se fait à partir de cours de biologie, utilisant divers médias (livres, films animés). La focale est mise sur la connaissance biologique, anatomique de la fonction reproductrice, se réduisant alors à un amalgame entre sexualité et procréation, quant elle ne délivre pas de faux savoirs:

"Yo estudié en un colegio de monjas, allá recuerdo que una profesora de biología nos habló sobre las relaciones sexuales. Lo único que recuerdo bien fue que nos explicó cómo funcionaba el asunto y que nos advirtió que el pene siempre iba a la vagina, que nunca en el ano, ni en la boca, ni en las orejas" (Cristina)[38].

Cependant, l’Etat, prenant conscience de la carence de l’éducation, s’est lancé depuis quelques années dans une campagne, obligeant chaque établissement à enseigner la sexualité depuis le préscolaire:

" La forma en que se ha vivenciado la sexualidad en nuestro medio, no ha posibilitado el crecimieno personal, familiar ni social ; la educación sexual es deficiente, no planeada, ha estado tradicionalmente inmersa bajo una conotación parcial que reduce la concepción de la sexualidad a lo genital (…)contribuyendo ademas a una vivencia poco o nada placentera de la sexualidad (…) las fuentes de aprendizaje de lo sexual fueron por mucho tiempo la religion y la medicina, la primera imponiendo limites, calificativos y castigos morales, la segunda dando respuestas a las enfermedades o condición de riesgo para la salud sexual(…) a partir de la decada de los 90, la sexualidad recobra interes oficial y se reconoce la educacion sexual como un componente importante en la calidad de vida. El Gobierno nacional ha adoptado las politicas relacionadas con la educacion sexual y la salud reproductiva, haciendo énfasis en las actividades de planificacion familiar, con el fin de abordar los problemas de sexualidad, incluyendo a los hombres y buscando la satisfaccion de las necesidades de los adolescentes"[39].

Au sujet de cette satisfaction des nécessités des adolescents, l’intervention concrète de l’Etat est toujours attendue. Si la famille fait en général silence, la société, par contre, a trouvé sa solution depuis déjà 30 ans: les motels.

Ainsi, l’empreinte conservatrice d’une morale catholique produit la nécessité d’espace pour vivre la sexualité, d’où le boom des motels répondant en premier lieu aux besoins des jeunes couples ou des couples adultères. Mais, la spécialisation et l’intensification des services orientés vers le plaisir sexuel des motels ont pu attirer en plus une nouvelle clientèle exigeante, à la recherche de fantaisies. L’émergence d’une culture motelera interrogeant les pratiques sexuelles colombiennes voit alors le jour.

 

B. Le motel, un "script sexuel[40]"  ou que signifie motelear?

L’analyse des pratiques sexuelles,de la mise en actes du corps, du désir, renseigne sur la manière dont les individus entendent la réalité et comment ils entrent en relation avec cette dernière. Le sexe n’est jamais seulement et totalement associé à la reproduction mais il recouvre une multitudes de dimensions (ludique, spatiale) qui renseignent sur la société, et l’une d’entre elles est la pratique du motel. Abordons le contexte linguistique puis imaginaire, acquis par le mot motel dans ce pays[41].

Un champ lexical dérivant du terme motel a vu le jour. Ainsi, un couple passant un moment dans ce lieu utilisera le verbe motelear, pour parler d’un style typique aux motels on utilisera l’adjectif motelero,a et enfin, pour désigner le fait d’avoir des relations sexuelles dans un motel spécifiquement, le terme moteleada trouvera tout son sens. Par la création d’une gamme de vocabulaire, on peut se demander si la pratique du motel – ou de la  moteleada - n’est pas une "culture"[42] en soi, avec ses adeptes, ses codes, ses lieux particuliers, jusqu’à son propre langage ! A moins qu’il ne s’agisse d’un rituel sexuel ?

Dans la dimension linguistique, remarquons également le choix des noms des motels faisant appel à un imaginaire commun, renvoyant à des références antiques (Motel Cupido, Motel Eros), à des lieux naturels -courant romantique- (Motel Sol y Luna, Motel El Bosque), à des références purement sexuelles (Motel Penthouse, Motel Punto G), à des références candides, eau de rose, clichés (Motel Los Dos, Motel El crucero del amor), ou enfin à des références de lieux mythiques, rattachés dans l’imaginaire collectif (international) à l’amour (Motel Tardes de Paris).

Que représente motelear pour les Colombiens? L’explication fondamentale des jeunes couples ou les couples illégitimes repose sur la recherche d’un espace discret ; ce qui nous intéressera donc ici est le troisième cas, celui des couples mariés. Qu’y recherchent-ils ?

1/ Changement de lieu. L’espace de l’unité domestique étant rattaché à la famille et aux enfants, les couples mariés peuvent trouver dans le motel un lieu plus adéquat (décor, services spécialisés) montrant que l’acte de motelear ne doit pas être seulement interprété comme un simple refus puritain ; il peut mettre à jour une répartition des activités en fonction des espaces. En effet, le rejet de la sexualité dans l’espace familial n’est donc plus seulement imposé aux jeunes adultes, mais également ici à leurs parents. C’est ceux là mêmes qui expriment leur difficulté à vivre leur sexualité, pris entre une cohabitation avec leurs enfants ou leurs propres parents et beaux-parents. Dans la revue Cambio[43], une mère de famille s’exprime :

"Si esa es la decoración, todo está permitido (…) la casa, en cambio, tiene demasiado símbolos de cohibición porque ninguno de ellos esta asociado con el sexo, sino con los hijos, los papás, con la familia en general ; que tal uno intentando cualquier maroma en la sala y encontrarse con la foto de la suegra ?".

2/ Objectif unique, sans détour, sans tabou. En effet, le motel est construit ouvertement pour la pratique de relations sexuelles."Es un lugar donde uno sabe a lo que va y donde no hay prejuicios" (Lola)[44]

3/ Excitation due à la sensation de transgression.Même si, légalement, le motel est reconnu, il reste rattaché aux représentations d’un lieu de mala muerte, un lieu déviant. Comme nous l’avons vu, selon la morale catholique le motel offrirait tous les aspects d’un espace illicite: accueil de jeunes couples ayant une activité sexuelle prénuptiale, de couples infidèles -le mariage délimitant le cadre de l’activité sexuelle légitime- ou de couples légitimes, mariés, mais se perdant dans les limbes du plaisir. La transgression seule, semblant permettre à celui-ci de s’expérimenter ; ainsi, la "sexualité de plaisir" ne se pratique ni avec la/le conjoint et ni dans la maison. Nourrie de cet imaginaire, l’association suivante prend alors sens : rechercher l’excitation dans la transgression du licite amène donc à la recherche de l’illicite. Or, que représente le plus l’illicite qu’un lieu où se déroulent des relations sexuelles hors mariage (et dont l’histoire confuse l’associe aux bordels)? Le motel. " Es un lugar donde solo va la gente de baja moral, es un lugar donde se hacen cosas prohibidas " (Alejandro)[45]. D’où l’excitation des couples mariés et légitimes. Un entretenu par la revue Cambio[46] s’exprime : " el motel tiene una conotación al sexo sucio, el que no se practica en casa, ni con la mujer de la casa". Plus loin une femme mariée: "si, tienen fama de que llevan allá a las amantes y hacen lo que no se atreven en casa; pero, por qué no ver de que somos capaces las esposas". Le sentiment de clandestinité et de danger n’est- ce pas ce que vivent ces couples, bien que légitimes ? Il s’agit de se cacher (non pas de l’époux ou des parents) mais de l’œil de Dieu ou de la société bien pensante. Il s’agit de jouer un scénario, de se mettre dans la peau d’une femme trompant son mari: "me gusta dejar a veces la comodidad de mi casa para ir a explorar los cuartos extraños de un motel con mi novio, me excito nada mas de pensar que voy de gafas oscuras, que entramos a un garaje para que nadie nos vea salir del carro, el motel es la cuna de los amores prohibidos, del sexo a escondidas" (Lola)[47].

L’un des moments de l’année où la fréquentation des motels explose se situe lors de la semaine sainte. Simple temps libre ou provocation inconsciente contre l’Eglise catholique et pied de nez à Dieu ? L’association de paradoxes nourrirait le désir : pratiquer lors d’une fête religieuse ce qu’abhorre cette même religion. Et où ces pécheurs choisissent-ils de céder à la tentation ? Dans le temple de "l’amour sale", le Motel. Ce type de provocation est pratiqué par certaines communautés au Pérou : durant la semaine précédant la semaine sainte, un rituel de village est organisé afin de bander les yeux du Christ, acte symbolique offrant une semaine d’euphorie et d’orgie aux habitants, jusqu’à ce que le vendredi saint arrivé, le bandeau soit retiré ! Syncrétisme entre coutumes indiennes et dogme catholique ?

4/ La transgression de l’espace intime ou la tendance exhibitionniste. L’invention de l’amour conjugal -conséquence de l’imposition de l’institution du mariage par l’Eglise- s’accompagne de la création d’un domaine de l’intimité. N. Elias[48] note le passage d’une société expressive où les émotions et les fonctions corporelles sont visibles et explicites, à une société de dissimulation, monde actuel, où les individus doivent contrôler individuellement leurs affects et les manifestations corporelles. La sexualité et toutes ses manifestations deviennent alors une question dont la pudeur s’empare et dont on ne parle plus spontanément entre familiers dans la conversation ordinaire (comme c’était le cas avant), notamment entre parents et enfants – d’où la difficulté des parents face à l’éducation sexuelle de leurs enfants. Ainsi, une opposition se fait entre espace public (domaine de l’impersonnel, des relations anonymes) et espace privé (domaine de l’intimité, abritant subjectivité et manifestations sexuelles), que caractérise la chambre à coucher pour le couple. Outrepasser la séparation entre ce qu’il est interdit de faire dans le public et ce qui n’est possible qu’à la maison, provoque certainement l’excitation des couples légitimes, se livrant à des choses réservées à l’espace intime dans un autre espace, osons dire public. En effet, le motel a la particularité de jouer, brouiller et emmêler les couples de notions : privé/public et espace/temps.

D’une part, la notion espace prend le dessus, la notion temps, disparaissant : dans cette chambre, environ 230 couples sont passés dans la semaine, provoquant le partage d’un même lieu. Au niveau du temps, il s’agit donc d’un moment privé, mais l’espace, lui, est public, collectif.

Et d’autre part, à l’inverse, on peut noter une imposition de la notion de temps mais une perte de la notion d’espace, puisqu’au même instant, dans les chambres voisines, des couples s’affairent également, provoquant alors un partage d’une expérience commune quasiment simultanée. Dans ce cas, le moment est donc public, impersonnel, alors que l’espace, lui, est privé. On peut s’interroger sur la recherche de certains couples à venir s’agglutiner dans l’objectif d’un cri orgasmique quasi à l’unisson? Vieil instinct grégaire sollicité ? Les couples sont conscients de ces deux dimensions pouvant alors les exciter, " me excito nada mas pensar que en las habitaciones de los lados hay personas que van a lo mismo : tirar. Todo aquello de lo morbo, de quien estuvo y que hizo, a algunas personas les da como asco, a mi me enciende mas" (Lola)[49], ou au contraire les rebuter:

"Imaginese cuantas bocas se habran quedado entreabietas ahi encima, dejando chorrear las babas despues del amor. Claro, las lavan y podria decirse que es lo miso que en un hotel normal, pero no. La certeza de que algien copuló ahí mismo lo cambia todo"[50].

"Yo critico a este tipo de sitios lo impersonal, es decir que hay nada mas rico que hacer el amor en la cama de la mujer con la que estoy, con sus propios olores y no los de muchas personas que van a un sitio de estos ; el lugar se llena de tantas energias diferentes que temina siendo un territorio de nadie y esto lo hace ser frio e impersonal ; no tiene la calidez de un sitio especial" (Antonio)[51].

Si on s’attache à l’analyse de Norbert Elias sur la naissance du clivage espace public / espace privé, on peut se demander si le glissement de la sexualité vers l’espace intime -chambre à coucher- produit il y a trois siècle, ne se réaliserait pas dans l’autre sens aujourd’hui ? Il y a une réouverture de l’espace plaisir : les couples ne cherchent plus à se cacher chez eux, mais cherchent à se cacher dans l’espace public. Ainsi, par l’intensité de la demande et la massification du service, ce lieu de clandestinité (au départ) devient alors visible à tous.

Cette phrase d’une coutumière des motels avec son fiancé, peut résumer ce que représenterait ce lieu dans l’imaginaire:

"una habitacion de sexo puro (objectif unique, lieu spécialisé), donde todos compartimos el mismo secreto (brouillage des espaces, instinct grégaire), a tener que chequearme en una recepcion por una noche, con una maletica (clandestinité, transgression de l’illicite), porque a veces es delicioso salir de la cotidianidad y aventurarse en el mundo oscuro de los amores prohibidos (changement de lieu, du quotidien)" (Lola)[52].

 

 

Conclusion

" La sexualité humaine dissimule toujours en elle d’autres choses qu’elle-même " [53].

J’ai tenté de relever le défi de montrer que le motel colombien dissimule plus de choses qu’il n’y parait : à la fois construit et constructeur de la réalité sociale, il nous parle de la Colombie. L’objectif a été ici de se pencher sur l’imbrication générée par le motel, entre: sexualité (le motel pris dans sa dimension de pratique sociale), représentations sexo-affectives-culturelles (comment il fait sens pour les usagers?) et ville[54] (en tant qu’espace d’inscription de ces pratiques et représentations). Cet enchevêtrement d’axes nous autorise alors à parler de cultura motelera.

De par sa multiplication et sa visibilité -à la porte et à la vue de tout un chacun-, le motel semble être devenu une norme dans la sexualité contemporaine –la moteleada est une pratique nettement récente, généralisée à une ou deux générations maximum-. Elément constructeur de la sexualité actuelle (imaginaire sexuel, fantasmagorique), le motel s’inscrit dans un contexte socioculturel urbain particulier : structure familiale assez machiste, prégnance de la morale catholique, crise économique et donc du logement, système éducatif carencé. Ces caractéristiques donnent à cet espace la place qu’il a aujourd’hui, en tant que territoire du quotidien urbain.

 

 


Notes de bas de page

[1] BEGOUT, Bruce, Lieu commun : le Motel américain, Editions Allia, 2003.

[2] Il est gênant d’utiliser le terme "motel" puisqu’il est né au 20ème siècle, mais il est le seul à témoigner le plus justement de ce type d’établissement.

[3] Notons que l’histoire des motels est à mettre en parallèle avec celle de l’hôtellerie, et donc corollaire audéveloppement urbain caractérisé par les révolutions des transports, du commerce, nécessitant une adaptation des services : mi 16èmes., l’essor commercial provoqua l’installation dans des points stratégiques (routes et voies fluviales, ports, le long des fleuves) d’établissements proposant des services de nourriture et de lit, hébergeant jusqu’à cent voyageurs en dortoirs ; au 17èmes., avec l’usage généralisé des diligences, ces motels proposèrent la possibilité de changer les chevaux. Ce n’est qu’à partir de la fin du 18ème s. que les transports des voyageurs se développèrent pour des raisons sociales et touristiques, les premières installations se spécialisèrent offrant des services pour des passages plus longs. Naquirent alors les premiers complexes hôteliers.

[4] Les femmes étant très souvent ama de casa, elles restaient donc la majeur partie du temps à la maison, obligeantleurs époux à se livrer à leurs péchés à l’extérieur de l’espace domestique.

[5] De parla carence effective de données précises en sciences humaines surl’histoire du motel en Colombie ou sur l’histoire de la sexualité, j’ai adopté une méthodologie particulière, procédant à une sorte d’histoire expérimentale : les informations sont obtenues à partir de propos colombiens (entretiens par email d’une quinzaine de Colombiens) et d’une source originale (réactions chats colombiens sur Internet).

[6] Matias : étudiant anthropologie, 22ans, Medellin, (janvier 2008).

[7] Patricia : étudiante, Paris, 26ans (janvier 2008).

[8] Idem.

[9] Matias : étudiant anthropologie, 22 ans, Medellin, (janvier 2008).

[10] Le magazine Soho propose deux articles de société: l’un rend compte de l’aventure d’une journaliste et d’un photographe partis faire la tournée de 10 motels, dans le but d’en tirer une description, et l’autre présente l’observation participante d’une journaliste ayant passé toute une nuit dans un motel comme femme de ménage.“Guía motelera de Bogotá”,Por: MARGARITA POSADA - Columna sexo- http://www.soho.com.co/wf_InfoArticulo.aspx?IdArt=1599; “Una noche como empleada de motel"Por: ROCIO ARIAS HOFMAN-Columna Sexo-http://www.soho.com.co/wf_InfoArticulo.aspx?IdArt=3621

[11] Antonio : ingénieur mécanique, 29 ans, Medellin (janvier 2008).

[12] Matias : étudiant anthropologie, 22 ans, Medellin, (janvier 2008).

[13] Antonio : ingénieur mécanique, 29 ans, Medellin (janvier 2008).

[14] Miguel : artiste peintre, 27 ans, Monteria (janvier 2008).

[15] Certaines professions en Colombie, sont célébrées une fois par an. Par exemple les secrétaires, les professeurs. Il serait intéressant de se pencher sur le contexte de création de ces fêtes :raisons politiques ? (cf. fête des mères sous Pétain, en France).

[16] Patricia : étudiante, Paris, 26 ans (janvier 2008).

[17] Dans la grande majorité des cas, pour des raisons économiques –crise logement- et socioculturelles, les appartements peuvent présenter une surpopulation, les jeunes adultes restant chez leurs parents jusqu’à environ 30-35ans. Ce n’est qu’une fois en possession de moyens économiques propres, mais aussi vivant une relation affective, qu’ils partent alors dans le but de créer leur propre foyer. Comme si le fait de quitter la maison correspondait à une insertion professionnelle, qui s’accompagne très généralement d’une sécurité affective. Or, ce qui est intéressant ici, c’est que même si ces jeunes adultes sont en âge d’avoir une activité sexuelle, celle si leur est pourtant niée car ils habitent encore sous le toit parental, et dépendent encore économiquement de leurs parents. L’acceptation de la sexualité de l’enfant dépend donc également de son degré d’autonomisation sociale et économique. Notons que ces points pourraient faire l’objet d’analyse plus poussée en Sociologie de l’habitat, Sociologie urbaine, ou même Anthropologie de l’espace, en s’attachant au rapport entretenu par les membres d’une famille à l’habitat, la répartition symbolique des tâches, des activités en fonction des espaces dans la maison familiale. Quelques références sur cette thématique : SINGLY (de) François, Habitat et relations familiales. Bilan. Paris, La documentation française, 1998 ; CERTEAU Michel de. L'invention du quotidien. Tome 1: arts de faire. Paris, Union Générale d'Editions, 1980 ; SEGAUD Marion, Anthropologie de l'espace. Habiter, fonder, distribuer, transformer, Editeur : Paris : Armand Colin; 2007 ; SERFATY-GARZON Perla, Chez soi : les territoires de l'intimité, Editeur : Paris : Armand Colin, 2003 ; BERCOVICI Rivka, INSTITUT DE L'HABITAT. Paris, La privatisation dans l'espace familial du19ème siècle : la chambre à coucher conjugale, Editeur : Paris : SRA; 1986.

[18] Alejandro: astronome, 32 ans, Genève (janvier 2008).

[19] Patricia : étudiante, Paris, 26 ans (janvier 2008).

[20] Paco : journaliste, créateur et éditeur du portail Internet adulte www.guiacereza.com -proposant des guides de motels, des adresses de sex shops et de sites gay en Colombie-, 29ans, Medellin (janvier 2008).

[21] Propos d’Oscar, gérant du Motel, “Guía motelera de Bogotá”, Por: MARGARITA POSADA - Columna sexo- http://www.soho.com.co/wf_InfoArticulo.aspx?IdArt=1599.

[22] Informations recueillies dans “Guía motelera de Bogotá”, Por: MARGARITA POSADA - Columna sexo- http://www.soho.com.co/wf_InfoArticulo.aspx?IdArt=1599

[23] Une chambre pour 4 heures vaut entre 20 000 pesos (7 euros) et 80 000 pesos (28 euros), en fonction du type de motel.

[24] De vives réactions des habitants envahissent les journaux, arguant que ce type de lieux entraîne des risques pour le quartier et un désordre public (meurtre, prostitution, violences), enlaidissant l’architecture et donc à terme isole le quartier (moindre attrait, moindre investissement –constructions habitats, commerce). Voici les propos de Adolfo Léon Lopez, Directeur de Planeacion municipal à Cali (Cali compte 133 Motel dont les 30% ne sont pas déclarés ou se cachent derrière d’autres noms) : "los moteles en los barrios implican un despertar temprano a la vida sexual de los jovenes ; pero mas alla de lo inmoral o la intranquilidad que llegan a generar, pueden degradar el costo o avaluo de las residencias ; la zona va cambiando y se convierte en un sector dificil de residir".Article consultable sur www.cambio.com.co.

[25] Propos recueillis en janvier 2008 auprès de Adolfo Gustavo Quintero, ingénieur du centre de traitement des eaux de MEDELLIN.

[26] GUITIERREZ DE PINEDA Virginia, "La familia en Colombia, Trasfondo historico", Ministerio de Cultura, Editorial Universidad de Antioquia, 1997, p60.

[27] Sur la thématique de l’histoire de l’Eglise en Amérique Latine et plus précisément en Colombie, se conférer, entre autre: DUSSEL Enrique, “Historia general de la Iglesia en América Latina”, Ed.Sígueme, Salamanca, España, 1983.

[28] Quelques références sur la dialectique Femme/ Eglise catholique en Amérique Latine : BIDEGAIN Ana María, “Control sexual y catolicismo", in, Las mujeres en la historia de Colombia. Tome II: Mujeres y sociedad, Grupo Editorial Norma, Santafé de Bogota, 1995, p. 120-146; VELASQUEZ TORO Magdala, Las mujeres en la historia de Colombia. Tome I: Mujeres, historia y politica, Grupo Editorial Norma, Santafé de Bogota, 1995,456 pages.

[29] Sur ce point A.Corbin précise que le mariage reste d’ailleurs la seule institution apte à opposer aux “désirs effrénés, des limites naturelles”, dans son ouvrage CORBIN Alain, L’harmonie des plaisirs. Les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Paris, Perrin, 2008, 542 p.

[30] Alejandro: astronome, 32 ans, Genève (janvier 2008).

[31] Id.

[32] Id.

[33] Id.

[34]Les hommes en étaient libérés tacitement,arrivant rarement vierges au mariage.

[35] Gaspard: ingénieur, 26ans, Medellin (janvier 2008).

[36] Miguel : artiste peintre, 27ans, Monteria (janvier 2008).

[37] Alejandro: astronome, 32ans, Genève (janvier 2008).

[38] Cristina : communication sociale, 27ans, Medellin (janvier 2008).

[40] Terme élaboré par John Gagnon et William Simon, sociologues américains, cités p.87 : BOZON, Michel, Sociologie de la sexualité, Collection 128, Armand Colin, 2005.

[41] Pour une étude profonde touchant à cet « intime et secret, pourtant quotidien » que sont les relations interpersonnelles, conférer à CORBIN Alain, L’harmonie des plaisirs. Les manières de jouir du siècle des Lumières à l’avènement de la sexologie, Paris, Perrin, 2008, 542 p. Inscrivant ce travail dans l’Histoire des corps et de la sexualité, ainsi que dans l’Histoire des sens, la lourde question abordée par l’auteur semble être ici: est-il possible de faire une histoire du plaisir sexuel, de raconter ces sensations issues du plaisir de la chair sans se laisser aller à la caricature, au voyeurisme, et cela à l’échelle non plus individuelle mais de la société ? La partie concernant la relation entre dogme, semonces religieuses et plaisir peut nous aider à approfondir la sous partie récemment traitée sur le poids de la morale catholique en Colombie. De même, celle concernant la littérature et l’iconographie érotique interrogeant la façon dont le plaisir sexuel des consommateurs est imaginé afin d’être initié et provoqué (aspects accentués, représentations imaginaires), peut nous être d’une grande utilité dans cette partie sur les représentations, montrant que le Motel est à cheval entre une pratique quasi quotidienne et un mode particulier de vivre la sexualité, osons dire un scénario. Sur la thématique de la jouissance, de l’orgasme pris entre "émotion individuelle quasi incommunicable" mais aussi "réalité culturelle" puisque appartenant à l’expérience collective, conférer à MUCHEMBLED Robert, L’Orgasme et l’Occident, Une histoire du plaisir du xvie à nos jours. Seuil, 2005, 382 p.

[42] Le terme culture n’est évidemment pas à comprendre comme abstraction totalisante. Le choix de ce mot se justifie par l’idée que des individus ont en commun la nécessité (pour raison économique ou autres) de passer par ce lieu précis pour vivre leur sexualité –ou du moins une partie de leur sexualité. Peut-on dire pour autant que cette expérience vécue commune les unit ? Si l’on considère les propos de ces 15 colombiens, les écrits sur le sujet (blogs internet en particulier), on peut se rendre compte qu’ils partagent certains symboles (vocabulaire autour du terme motel) et peut être même représentations (décorations des motels…). Mais, loin d’être fanatique,je suis ouverte à d’autres termes : afin d’appuyer la dimension répétitive de la pratique du motel, le terme rite pourrait également convenir, ainsi que celui de rituel si on considère cette pratique dans son ensemble (la faisant débuter par l’invitation au motel, puis à la recherche de ce dernier, à l’entrée dans ce lieu, aux actes dans l’intimité de la chambre, à la sortie…) et dans sa symbolique (imaginaire autour de cette institution). De même,en examinant son usage dans sa dimension sociale, le terme "fait de société " pourrait aussi faire sens.

[44] Idem

[45] Alejandro: astronome, 32 ans, Genève (janvier 2008).

[47]Cette jeune femme raconte dans l’espace public du site Internet de la revue Soho son expérience des motels. Vérité ou imagination, là n’est pas l’intérêt, car dans les deux cas se révèlent les représentations, la symbolique d’une femme colombienne quant à sa sexualité. “Los moteles”, Por LOLA -Columna sexo-http://www.soho.com.co/wf_InfoArticulo.aspx?IdArt=6258-

[48] ELIAS, Norbert, " Les relations sexuelles ", in La civilisation des mœurs, Paris, Agora Pocket, 2002, p 371-418.

[49]“Los moteles”,Por LOLA -Columna sexo.

http://www.soho.com.co/wf_InfoArticulo.aspx?IdArt=6258-

[50]“Guía motelera de Bogotá”, Por: MARGARITA POSADA -Columna sexo. http://www.soho.com.co/wf_InfoArticulo.aspx?IdArt=1599

[51] Antonio : ingénieur mécanique, 29ans, Medellin (janvier 2008).

[52]“Los moteles”,Por LOLA -Columna sexo.

http://www.soho.com.co/wf_InfoArticulo.aspx?IdArt=6258-

 

[53] GODELIER M., " La sexualité est toujours autre chose qu’elle-même" , Esprit, mars-avril 2001, p 99.

[54] Rappelons que la pratique du motel révèle une prédilection urbaine dans la mesure où de fait, l’espace urbain n’offre pas aux couples les mêmes possibilités d’appropriations intimes que l’espace rural.

 

 

Références bibliographiques

Ouvrages

BEGOUT, Bruce, Lieu commun : le Motel américain, Editions Allia, 2003.

BOZON, Michel, Sociologie de la sexualité, Collection 128, Armand Colin, 2005.

ELIAS, Norbert, " Les relations sexuelles ", in La civilisation des mœurs, Paris, Agora Pocket, 2002, p 371-418.

GUITIERREZ DE PINEDA, Virginia, La familia en Colombia, Trasfondo historico, Ministerio de Cultura, Editorial Universidad de Antioquia, 1997.

LE GOFF, " Le refus du plaisir ", in Amour et sexualité en Occident, Paris, Seuil, 1991, p177-192.

PAQUOT, Thierry, Le quotidien urbain. Essais sur les temps des villes, La Découverte, 2001.

Articles

BOZON, Michel, "Les cadres sociaux ", in Sociétés Contemporaines, n° 41-42, 2001, p 5-9.

BOZON, Michel, HEIBORN Maria Luiza, "Les caresses et les mots", in Terrain, n°27, Sept. 1996, p 37-58.

GODELIER, Maurice, "La sexualité est toujours autre chose qu’elle-même", in Esprit, mars-avril 2001, p 96-104.

 

Enquêtes

Entretiens réalisés (Janvier 2008), auprès de 15 colombiens (23- 32 ans). La parité et la représentation sociale ne sont pas respectées : seules 3 femmes ont souhaité répondre ; la classe pauvre –strate1/2- et la classe très riche –strate 5 et plus- manquent. Il s’agit donc essentiellement des classes intermédiaires qui, à mon sens, sont les principales clientes des motels.

Internet

Site d’Institutions publiques : www.profamilia.com.co

Sites de presse colombienne (journaux sociopolitiques) :

www.eltiempo.com.co;www.semana.com.co; www.cambio.com.co.

Divers : www.entretenet.com.co; www.soho.com.co

 

 

Pour citer cet article:

Amandine Delord, "Invitation à "motelear. Essai ethnologique sur la pratique du motel (Colombie)", RITA, n°1: Décembre2008, (en ligne), Mis en ligne le 10 novembre 2008. Disponible en ligne http://www.revue-rita.com/content/view/27/67/

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