Discours du paysage, identité(s) et pouvoir en Colombie au XIXe siècle
Mots-clés : Colombie; Paysage; Nation; Identité; Pouvoir.
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Philippe Colin
Doctorat en lettres
Université de Paris-Grand Ouest-Nanterre
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Introduction
Partant du célèbre postulat de Benedict Anderson selon lequel une nation n'est pas seulement la résultante de processus politiques, administratifs et économiques sur une population et un espace inerte, mais aussi un artefact discursif qui permet de générer une communauté d'assentiment(Anderson, 2002 : 19), nous nous proposons de saisir le rôle structurant du discours paysager dans la formation de l'identité nationale colombienne. Par sa capacité à objectiver dans l'espace une certaine image du territoire, à instituer en nature certains principes de divisions sociaux, le paysage le paysage opère ce que Jacques Rancière appelle un partage du sensible (Rancière, 2000) : il donne en effet simultanément à voir un commun national et un découpage qui définit des parts et des places au sein du tout national.
I. Paysages impériaux : l'archétexte européen
Inséparable du grand mouvement d'unification conquérante du monde et d'accumulation du capital informationnel qu'opèrent alors les grandes puissances européennes, le discours du paysage tenu par les agents impériaux mandatés aux quatre coins du monde apparaît comme le lieu d'un nouage étroit du savoir et du pouvoir. Conçu comme un dispositif de saisie intégrale de l'espace, le paysage impérial – dont la forme canonique sera fixée par des voyageurs naturalistes comme Bougainville ou Forster puis théorisé par Humboldt - peut en effet être interprété comme la traduction discursive du grand projet de contrôle global et de subsumation intégrale des formes et des flux sur lequel les nouveaux empires européens prétendent fonder leur puissance.
II. Paysages fondateurs : la construction paysagère de la nation
Cette approche nous permet d'appréhender les conditions d'émergence du discours paysager du créole Francisco José de Caldas dont les principaux textes - Estado de la Geografía del Virreinato de Santafé de Bogotá (1808) et Del influjo del clima sobre los seres organizados (1808) organisent pour la première fois une vision globale, cohérente et essentialisante du territoire néogrenadin. Au sein de la communauté interprétative des éclairés, Caldas est sans doute celui qui a entrevu avec le plus d'acuité les possibilités que pouvaient offrir le texte humboldtien en termes de ressources identitaires. Le discours du paysage va en effet lui permettre de créer un commun territorial autour duquel va pouvoir s'articuler une subjectivité collective associée à certains schèmes identitaires. C'est dans son essai Del influjo del clima sobre los seres organizados que le savant néogrenadin va s'appliquer à délimiter l'Autre interne de cette communauté légitime en territorialisant les frontières sociales de la ségrégation coloniale. Ainsi, la construction territoriale utopique que projette Caldas est travaillée par une tension constitutive : elle est inséparable d'une topie visant à la perpétuation de l'ordre hiérarchique socio-racial existant, préparant ainsi l'émergence de la citoyenneté de caste propres à l'ordre républicain.
III. Paysages dissensuels : détournements et dénaturalisation du discours du paysage
Dans notre dernier grand chapitre, nous voulons penser les discours sur l'espace qui n'appartiennent plus, selon la célèbre dichotomie proposée par Michel de Certeau, au domaine de la stratégie mais à celui de la tactique (Certeau, 1990 : XL-XLVI). Les discours stratégiques visent à l'exercice d'un pouvoir : ils cherchent en effet à circonscrire un lieu du propre qui fixe par là-même l'extériorité de l'Autre. Les discours tactiques n'ont pour leur part pas de territoire propre et se déploient toujours à l'intérieur du lieu de l'Autre.C'est au sein du champ littéraire de la nouvelle république que nous nous proposons de saisir les traces de ce réseau « anti-disciplinaire », qui met en crise la fiction paysagère de la nation. Si la pratique scripturaire constitue un puissant dispositif de relégation sociale, elle permet aussi, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l'émergence au sein du texte public de toute une série de discours jusque là inaudibles (Scott, 2008 : 59).Relégués dans les anneaux externes du champ du pouvoir, ces agents minorés vont mettre à profit les nouvelles ressources symboliques acquises pour observer leur propre différence hétéro-construite et interroger les soubassements de la politique de représentation mise en place par les détenteurs autorisés du discours sur la nation.
Le fait que ces pratiques discursives dissensuelles s'élaborent à l'intérieur d'un champ minoré de la sphère du pouvoir n'est pas anodin : même si le champ spécifique des lettres constitue alors en Colombie comme ailleurs en Amérique Latine - dans le cadre du régime spécifique de la ville scripturaire (Rama, 1984) - le lieu où s'opère une forme d'accumulation primitive du capital symbolique ayant vocation à être réinvestie dans le champ politique, il constitue malgré tout un espace de tolérance relative où les contraintes ne s'exercent pas avec la même inflexibilité que dans d'autres champs plus directement liés à l'accumulation de ressources de contrôle social. Ajoutons que dans la mesure où le discours littéraire est conçu comme étant moins orienté vers l'efficacité que d'autres pratiques discursives, il constitue toujours une forme euphémisée de discours idéologique, un espace où peut s'énoncer, dans le travail même de la langue, les différends (Lyotard, 1983 : 29) qui ne trouvent pas encore à s'articuler dans le champ politique. Notre étude aborde ces contre-discours paysagers à travers quatre exemples – trois romans et un recueil de poésie – qui constituent autant de points de vue excentriques sur les fausses évidences que partagent et développent les élites nationales après les indépendances.
Le roman de Eugenio Díaz, Manuela (1853), se concentre sur la dimension proprement idéologique du paysage, c'est-à-dire sur sa fonction d'occultation et de justification des rapports de domination et d'exploitation. À travers une délégation atomisée de la fonction idéologique, le texte fait non seulement la critique de la vision paysagère en tant qu'elle fonctionne comme un leurre qui opacifie le réel, mais élucide sa fonction dans le cadre d'un système de production fondé sur la surexploitation des groupes subalternes.
Dolores (1869)de Soledad Acosta de Samper - l'une des romancières colombiennes les plus prolifiques du 19e siècle - rend évident la dimension générique du discours et du regard paysager à partir d'un dispositif complexe de délégation de la parole. En défaisant progressivement l'autorité de la voix masculine du narrateur encadrant, le texte met en crise les métaphores paysagères sexuées de la nation que véhicule l'ordre républicain. Cette opération de dé-paysagement du sujet féminin, en brouillant «la fonctionnalité des gestes et des rythmes adaptés aux cycles naturels de la production, de la reproduction et de la soumission» (Rancière, 2000 : 62-63), permet d'interroger le régime de subordination de la femme qui est au centre du pacte social du libéralisme.
Ingermina (1844), est le premier roman de Juan José Nieto, un métis autodidacte, originaire d’une famille d’artisans pauvres, qui, à la faveur d'un relâchement conjoncturel des frontières socio-raciales, parvint à intégrer l’oligarchie créole de Cartagena puis à s’imposer dans l’espace politique régional. Possédant une fonction immédiate de légitimation culturelle et sociale, le texte de Nieto se présente comme le lieu d'un détournement de la fonction de la représentation paysagère et d'un retraitement des valeurs qui lui sont attachées. Ingermina peut être lu comme une allégorie nationale alternative dans laquelle la scénographie paysagère opère comme un embrayeur énonciatif qui consacre la métissité de la nation.
Si les trois romans qui font l'objet de notre étude cherchent indéniablement à mettre à jour l'impensé patriarco-colonial et le poids des fonctions de fabulation de la prose paysagère nationale, c'est dans les Cantos populares de mi tierra (1877)du poète afro-colombien Candelario Obeso que s'exhibe avec le plus d'intensité la construction d'une contre-légitimité discursive. Les Cantos s'astreignent en effet à mettre en scène une parole minoritaire qui affirme simultanément sa radicale habitation du monde, sa volonté de renégocier les termes de l'en-commun et son insubordination aux normes représentationnelles excluantes véhiculées par la prose des élites républicaines. En s'appuyant sur l'un des points stigmatiques de la raison coloniale – les bogas noirs de la côte Caraïbes(5) - l'autofiction poétique des Cantos défait l'organisation du champ perceptif autour du sujet d'énonciation qui fonde la répartition socio-paysagère et convoque une parole située en excès de toute fonction dans la langue légitime.
Conclusion
Le processus de naturalisation idéologique dont il est question tout au long de ce parcours trouve d'évidents prolongements dans le débat contemporain sur l'instrumentalisation actuelle des discours de l'écologie. Quoi en effet de plus naturalisant que ces discours sans cesse plus présents qui, comme le faisait jadis le paysage, prennent à parti la nature? Si aujourd'hui le paysage ne possède plus la centralité idéologique qu'il avait naguère, d'autres discours semblent occuper sa place au sein de l'infrastructure symbolique de la dernière phase du projet néolibéral de marchandisation intégrale du monde. Comme l'a très justement analysé l'anthropologue colombien Arturo Escobar, « il est possible que nous soyons en train de passer d'un régime de nature organique (pré-moderne) et capitalisé (moderne) à un régime de techno-nature rendu possible par les nouvelles formes que connaissent la science et la technologie? »(dans : Castro-Gomez, 2006 :47).
(1) On lira à ce sujet, par exemple : Alfonso Múnera (2004), Fronteras imaginadas, La construcción de las razas y de la geografía en el siglo XIX colombiano. Bogotá : Banco de la República ; Jorge Canizares Esguerra (2006), Nature, Empire and Nation. Exploration of the science in the iberian world. Stanford : Stanford University Press.
(2) Nous empruntons la notion de « milieu » à Michel Foucault qui le définit comme un «champ relationnel de forces». (Foucault, 2004 : 23).
(3) À défaut d’un ouvrage décrivant la partie proprement « colombienne » du voyage de Humboldt à l’intérieur du continent, notre étude se fonde sur la Relation historique et des Vues des cordillères et monuments des peuples de l’Amérique. Nous utilisons aussi le journal de voyage de Humboldt publié sous le titre de Reise auf dem Rio Magdalena durch die Anden und Mexico (Humboldt, 2003).
(4) La notion d'archétexte introduite en analyse du discours par Dominique Maingueneau désigne «les œuvres qui ont un statut exemplaire, qui appartiennent au corpus de référence d'un ou plusieurs positionnements d’un discours constituant» (Charaudeau, Maingueneau , 2002 : 60).
Références bibliographiques
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Pour citer cet article :
Colin Philippe, «Discours du payasage, identité(s) et pouvoir en Colombie au XIXème siècle», RITA, N°3 : Avril 2010, (en ligne), Mise en ligne le 6 avril 2010. Disponible en ligne http://www.revue-rita.com/notes-de-recherche-champlibre-36/discours-du-paysage-champlibre-144.html